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128.1 L’âme

« L’image auditive d’un mot n’est pas un objet aux contours définitivement arrêtés, car le même mot prononcé par des voix différentes ou par la même voix à différentes hauteurs, donne des sons différents. Il y aura donc autant de souvenirs auditifs d’un mot qu’il y a de hauteurs de son et de timbres de voix. Toutes ces images s’entasseront-elles dans le cerveau, ou, si le cerveau choisit, quelle est celle qu’il préférera ? Admettons pourtant qu’il ait ses raisons pour en choisir une : comment ce même mot, prononcé par une nouvelle personne, ira-t-il rejoindre un souvenir dont il diffère ? Notons en effet que ce souvenir est, par hypothèse, chose inerte et passive, incapable par conséquent de saisir sous des différences extérieures une similitude interne. On nous parle de l’image auditive du mot comme si c’était une entité ou un genre : ce genre existe, sans aucun doute, pour une mémoire active qui schématise la ressemblance des sons complexes ; mais pour un cerveau qui n’enregistre et ne peut enregistrer que la matérialité des sons perçus, il y aura du même mot mille et mille images distinctes. Prononcé par une nouvelle voix, il constituera une image nouvelle qui s’ajoutera purement et simplement aux autres.

« Mais voici qui est non moins embarrassant. Un mot n’a d’individualité pour nous que du jour où nos maîtres nous ont enseigné à l’abstraire. Ce ne sont pas des mots que nous apprenons d’abord à prononcer, mais des phrases. Un mot s’anastomose toujours avec ceux qui l’accompagnent, et selon l’allure et le mouvement de la phrase dont il fait partie intégrante, il prend des aspects différents : telle, chaque note d’un thème mélodique reflète vaguement le thème tout entier. Admettons donc qu’il y ait des souvenirs auditifs modèles, figurés par certains dispositifs intra-cérébraux, et attendant au passage les impressions sonores : ces impressions passeront sans être reconnues. Où est en effet la commune mesure, où est le point de contact entre l’image sèche, inerte, isolée, et la réalité vivante du mot qui s’organise avec la phrase ? Le comprends fort bien ce commencement de reconnaissance automatique qui consisterait […] à souligner les principales articulations de cette phrase, à en adopter ainsi le mouvement. Mais à moins de supposer à tous les hommes des voix identiques prononçant dans le même ton les mêmes phrases stéréotypées, je ne vois pas comment les mots entendus iraient rejoindre leurs images dans l’écorce cérébrale. »

Bergson (Henri), Matière et mémoire. Essai sur la relation du corps à l’esprit, Genève, Albert Skira, 1946, pp. 122-123.

« Un cadavre est essentiellement, cela va sans dire, une chose inanimée, au sens exact du mot, privée d’âme. Mais ce n’est pas une chose inerte. Le cadavre est au contraire tout frémissant, tout vibrant, tout grouillant de mille combinaisons nouvelles, dont l’absurde diversité se retrace dans les diaprures et les chatoiements de la pourriture. Ces histoires ne sont pourtant pas une histoire. Le cadavre en décomposition ressemble beaucoup – si un cadavre peut ressembler à quelque chose – à un monde où l’économique l’a emporté décidément sur le politique, et qui n’est plus qu’un système d’intérêts antagonistes inconciliables, un équilibre sans cesse détruit dont le point doit être cherché toujours plus bas. Le cadavre est beaucoup plus instable que le vivant, et si le cadavre pouvait parler, il se vanterait certainement de cette révolution, de cette évolution accélérée qui se traduit par des phénomènes impressionnants, par des écoulements et des gargouillements sans nombre, une fonte générale des tissus dans une égalité parfaite, il ferait honte au vivant de sa relative stabilité, il le traiterait de conservateur. Oui, certes, il se passe beaucoup de choses, énormément de choses à l’intérieur, ou même à l’extérieur d’un cadavre, et si nous demandions leur avis aux vers, et qu’ils fussent capables de nous le donner, ils se diraient engagés dans une prodigieuse aventure, la plus hardie, la plus totale des aventures, une expérience irréversible. Et pourtant, il n’en est pas moins vrai qu’un cadavre n’a pas d’histoire ou – si vous aimez mieux – son histoire est une histoire admirablement conforme à la dialectique matérialiste de l’Histoire. Il ne s’y trouve pas de place pour la liberté, sous quelque forme que ce soit. Le déterminisme y est absolu. L’erreur du ver de cadavre, aussi longtemps que son cadavre le nourrit, est de prendre une liquidation pour l’Histoire. »

Bernanos (Georges), Français, si vous saviez (1945-1948), Paris, Gallimard, collection « Idées », 1961 (édition 1969), pp. 278-279.

« Le corps, les muscles, la chair, ce n’est que l’enveloppe. Il faut un esprit pour déclencher le mouvement. »

Gheorghiu (Constantin Virgil), Les immortels d’Agapia, XVIII, Plon, collection « Le Livre de poche », 1964 (édition 1969), p. 245.