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L’âme de la femme

« Des ecclésiastiques se réunirent lors du concile de Macon pour discuter autour de la question de savoir si la femme possède une âme salvatrice, avant de conclure que seule Marie échappait à cette règle.

« Les Francs tinrent un congrès en 586 A.C. pour discuter du statut de la femme et se poser la question de savoir si elle possède une âme et si, dans le cas affirmatif, cette âme est animale ou humaine… Ils concluent qu’elle était un être humain créé uniquement pour servir l’homme. »


À la lecture de ce morceau de bravoure, un propos fort méchant de Nietzsche nous est revenu à l’esprit, tant il caractériserait le musulman moyen : « D’ordinaire, il est dépourvu de pensées, – mais à l’occasion il en a de mauvaises [1] ». Nous voilà de nouveau sous le coup d’une accusation récurrente, déjà mille fois réfutée : l’Église est l’ennemie de la femme, à tel point qu’elle aurait nié qu’une femme pût avoir une âme… Réfutons donc pour la mille et unième fois !

Avant d’ouvrir une enquête historique, deux remarques préliminaires s’imposent :

  1. D’un point de vue philosophique, l’accusation est inepte. Qu’est-ce en effet que l’âme ? Le mot français provient du latin anima (souffle, vie), qu’on retrouve dans le nom « animal » ou le verbe « animer ». L’âme, c’est ce qui anime l’être, le principe d’animation de l’être [2]. Hormis un musulman, qui donc pourrait douter que la femme soit un être animé, et parfois même très animé ?!
  2. D’un point de vue « pré-philosophique », du point de vue du simple bon sens, même ineptie : « Ainsi, pendant des siècles, on aurait baptisé, confessé et admis à l’Eucharistie des êtres sans âme ! Dans ce cas, pourquoi pas les animaux ? Étrange que les premiers martyrs honorés comme des saints aient été des femmes et non des hommes : sainte Agnès, sainte Cécile, sainte Agathe et tant d’autres. Triste, vraiment, que sainte Blandine ou sainte Geneviève aient été dépourvues d’âmes immortelles. Surprenant, que l’une des plus anciennes peintures catacombales (au cimetière de Priscille) ait représenté précisément la Vierge à l’Enfant, bien désignée par l’étoile et le prophète Isaïe. Enfin, qui croire, ceux qui reprochent à l’Église médiévale, justement, le culte de la Vierge Marie, ou ceux qui estiment que la Vierge était alors considérée comme une créature sans âme [3] ? »

Quelle est donc l’origine de cette légende ? Une simple anecdote rapportée par saint Grégoire de Tours dans son Histoire des Francs. En 585, le roi saint Gontran (545-592) avait ordonné une réunion d’évêques francs à Mâcon. La relation qu’en donne saint Grégoire tient en trois paragraphes ; voici le deuxième :

« Pendant ce synode un des évêques se leva pour dire qu’une femme ne pouvait être dénommée homme ; mais toutefois il se calma, les évêques lui ayant expliqué que le livre sacré de l’Ancien Testament enseigne qu’au commencement, lorsque Dieu créa l’homme, “il créa un mâle et une femme et il leur donna le nom d’Adam”, ce qui signifie homme fait de terre, désignant ainsi la femme aussi bien que le mâle : il qualifia donc l’un et l’autre du nom d’homme. D’ailleurs le Seigneur Jésus-Christ est appelé fils de l’homme parce qu’il est le fils d’une vierge, c’est-à-dire d’une femme, et lorsqu’il s’apprêta à changer l’eau en vin, il lui dit : “Qu’y a-t-il entre moi et vous, femme ?”, etc. Cette question, ayant été réglée par beaucoup d’autres témoignages encore, fut laissée de côté [4]. »

[8] Tellement laissée de côté qu’on n’en trouve nulle trace dans les vingt canons promulgués à la fin du concile [5]… Que la question ait été posée lors d’une « causerie » en marge du concile, comme le soutiennent nombre d’auteurs, ou dans le cadre même du concile, comme nous le pensons, importe fort peu. Le texte de saint Grégoire est suffisamment clair pour que chacun comprenne que le problème était d’ordre grammatical et non théologique : le terme homo pouvait-il s’appliquer à la femme comme à l’homme ?

Rappelons que la langue latine classique utilisait homo comme un terme épicène, générique, au sens d’« être humain ». L’être humain de sexe mâle, c’est le vir, ou le masculus ; l’être humain de sexe féminin, c’est la femina, ou la mulier [6]. Mais la langue latine, comme toute langue vivante, a évolué. L’aboutissement de cette évolution se voit aujourd’hui dans la langue française : homo nous a donné « homme », terme à double sens, générique (être humain) et spécifique (mâle) ; femina nous a donné « femme ».

Il semble donc que la « virilisation » d’homo était suffisamment avancée à la fin du VIe siècle pour émouvoir un évêque – à l’esprit sans doute un peu étroit. Ses confrères eurent beau jeu de lui montrer l’usage scripturaire, attestant qu’homo pouvait désigner l’homme aussi bien que la femme :

Et creavit Deus hominem ad imaginem suam ad imaginem Dei creavit illum masculum et feminam creavit eos [7].

Hic est liber generationis Adam. In die qua creavit Deus hominem ad similitudinem Dei fecit illum. Masculum et feminam creavit eos et benedixit illis et vocavit nomen eorum Adam in die qua creati sunt [8].

Mais cet usage n’était pas propre aux Saintes Écritures, et la question qui nous occupe ne serait pas venue à l’esprit d’un évêque plus cultivé, ayant eu connaissance d’auteurs profanes anciens, tel Juvénal (c. 60-130), qui plaçait ces paroles dans la bouche d’une femme impudente surprise dans les bras d’un amant :

Olim convenerat, inquit, ut faceres tu quod velles, nec non ego possem indulgere mihi. Clames licet et mare caelo confundas, homo sum.

« Il avait été autrefois convenu, déclare-t-elle [à son mari], que tu ferais ce que tu voudrais et que moi aussi j’obéirais à mes fantaisies. Tu as beau crier, et remuer ciel et terre, je suis une créature humaine [et non « un homme » ![9]. »

En tout état de cause, pour en revenir à ce fameux concile de Mâcon, il est remarquable que, pas un instant, il n’a été question de savoir si la femme avait ou non une âme… Aucun concile, d’ailleurs, n’a osé mettre en doute ce qui est un fait d’évidence (voir nos remarques préliminaires, page précédente).

Face à ce genre d’accusation, il est donc primordial d’obliger son interlocuteur à citer ses sources, et à les vérifier. On constatera alors que, dans l’immense majorité des cas, on a affaire à quelqu’un répétant bêtement ce que lui avait dit quelqu’un qui lui-même répétait bêtement ce que quelqu’un, etc. Le résultat de ce processus itératif, où se mêlent traditions orales et écrites, n’est pas neutre ; on assiste à une déformation progressive, par addition ou perte d’information, du contenu initial. C’est le principe du fameux « téléphone arabe », qui fait encore rire dans les cours de récréation.

Le texte qui a retenu notre attention est une bonne illustration de ce développement. On nous objecte d’une part un certain « concile de Macon » (sans date) « pour discuter autour de la question de savoir si la femme possède une âme salvatrice », et d’autre part un « congrès » tenu en 586 (mais où ?) par des « Francs » « pour discuter du statut de la femme et se poser la question de savoir si elle possède une âme ». Il s’agit évidemment d’un seul et même événement, le deuxième concile de Mâcon réuni en 585, mais notre contradicteur s’est trouvé au confluent de deux traditions partielles, qu’il n’a pas cherché à vérifier ; du coup, d’un argument qui ne valait rien, il en fait deux… qui valent deux fois rien.

Le passage d’une question de grammaire (le terme homo peut-il s’appliquer à la femme ?) à un problème d’anthropologie philosophique (la femme a-t-elle une âme ?) s’explique de la même façon. Il semble bien que Pierre Bayle et son Dictionnaire historique et critique aient constitué le premier maillon d’une chaîne qui depuis lors n’a cessé de s’allonger. On sait combien l’ouvrage – fort intéressant, d’ailleurs – et son auteur influencèrent les « libre-penseurs », du XVIIIe siècle à aujourd’hui. La lecture un peu trop rapide d’une notice consacrée à un obscur théologien teuton de la [9] fin du XVIe siècle a sans doute été l’occasion d’une série de quiproquos :

« GEDICCUS (Simon) Docteur en Théologie, & Ministre à Magdebourg, ne m’est connu que par la réponse qu’il publia l’an 1595 à un petit livre, dans lequel on avait voulu prouver que les femmes n’appartiennent point à l’espèce humaine, mulieres non esse homines. Cela s’exprime en latin beaucoup plus heureusement qu’en français ; car autant qu’il est ridicule de soutenir en latin mulieres non esse homines, autant est-il ridicule en notre langue de soutenir que les femmes sont des hommes. On a réimprimé ce petit livre plusieurs fois ; & il s’est trouvé des gens qui ont soutenu tout de bon la thèse qu’on voit au titre. Je n’ai point trouvé que la Reine Elisabeth y soit mise en jeu.

« Il y a des gens qui croient que l’Auteur de l’Ecclésiastique a combattu le paradoxe que les femmes n’ont point d’âme. S’ils avaient raison, il faudrait conclure que l’auteur italien qui a soutenu ce paradoxe, a renouvelé une chimère bien surannée. Rajeunir en ce sens-là une vieille décrépite, n’est pas un ouvrage fort mal-aisé. L’art de Médée n’y est pas nécessaire. Cependant, comme ce nouvel auteur n’a pas été en état de se prévaloir des raisonnements de ceux qui ont été réfutés dans l’Ecclésiastique, il peut prétendre à la gloire de l’invention à certains égards. Vous verrez ci-dessous un passage des Mélanges d’Histoire & de Littérature recueillis par Mr. de Vigneul-Marville [10]. »

Au détour d’une note, Pierre Bayle nous fait partager son étonnement :

« Ce que je trouve de plus étrange est de voir que dans un Concile [de Mâcon] on ait gravement mis en question si les femmes étaient une créature humaine, & qu’on n’ait décidé l’affirmative qu’après un long examen [11]. »

Et voilà le lecteur pris entre deux problématiques emmêlées : « les femmes n’appartiennent point à l’espèce humaine » et « les femmes n’ont point d’âme »… Allez vous y retrouver !

Le lecteur désirant poursuivre l’étude du sujet consultera avec profit le texte suivant, abondamment pourvu d’indications bibliographiques : Leclercq (Henri), « Âme des femmes », Dictionnaire d’archéologie chrétienne et de liturgie, t. V-1, Paris, Letouzey et Ané, 1922, col. 1349-1353.

L’argumentation développée dans cet article a été résumée par : Marsot (G.), « Femme (Âme de la) », Catholicisme. Hier aujourd’hui demain, t. IV, Paris, Letouzey et Ané, 1956, col. 1175.

On pourra compléter son information en (re)lisant : Pernoud (Régine), Pour en finir avec le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1977 (1979 : réédition dans la collection « Points Histoire »), chapitre 6 (« La femme sans âme »), pp. 84-98.

Et une dernière citation :

« À force de ne rien penser, on finit par dire n’importe quoi [12]. »

1. Nietzsche (Friedrich), Le gai savoir, § 203 (traduction d’Henri Albert, Paris, Librairie Générale Française, collection « Le Livre de poche », 1993, réédition 2001, p. 261). Nietzsche visait ici le « nègre » (l’aphorisme commence ainsi : « hic niger est… ») ; qu’il soit bien clair que nous laissons à Nietzsche ce qui appartient à Nietzsche

2. Aristote disait : Ἡ ψυχὴ δὲ τοῦτο ᾤ ζῶμεν καὶ αἰσθανόμεθα καὶ διανοούμεθα πρώτως (Περὶ ψυχῆς, 414a12), « L’âme, c’est ce qui fait que nous vivons, sentons et réfléchissons, au sens premier » (De l’âme, traduction de Richard Bodéüs, Paris, Flammarion, 1993, p. 145).

3. Pernoud (Régine), Pour en finir avec le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1977 (1979 : réédition dans la collection « Points Histoire »), pp. 90-91.

4. S. Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre VIII, chapitre XX (traduction du latin par Robert Latouche, Paris, Les Belles Lettres, collection « Les classiques de l’Histoire de France au Moyen Âge », 1965, tome II, p. 150).

« Auvergnat de naissance (538 ?), Grégoire, futur évêque de Tours, était issu d’une famille qui avait déjà donné à l’Église un martyr et plusieurs évêques dont huit méritèrent d’être inscrits au nombre des saints. Sa mère, Armentaria, exerça sur lui une influence profonde. Et plus encore son oncle paternel, saint Gal, évêque de Clermont. Les nombreux écrits de Grégoire de Tours fourmillent de renseignements sur sa patrie auvergnate. Évêque de Tours pendant vingt-deux ans (573-594 ?), il se donna pleinement à son ministère. Il n’en fut pas moins mêlé aux mille et une intrigues d’une époque particulièrement troublée, qu’il a su faire revivre pour nous dans son Histoire des Francs et ses autres écrits. » (Propre des fêtes du diocèse de Clermont, Le Puy, Éditions Jeanne d’Arc, 1982, p. 66, à la date du 16 novembre)

5. Les Actes du Concile de Mâcon II (texte latin et traduction française) ont été publiés dans : Les canons des conciles mérovingiens (VIe – VIIe siècles), tome II, Paris, Cerf, collection « Sources chrétiennes » (n. 354), 1989, pp. 452-485.

6. De même pour le grec : ἄνθρωπος (générique), ἀνήρ (homme), γυνή (femme).

7. Gn 1 27 : « Dieu créa l’homme à Son image, à l’image de Dieu Il le créa, homme et femme Il les créa. »

8. Gn 5 1-2 : « Voici le livret de la descendance d’Adam : Le jour où Dieu créa l’homme, Il le fit à la ressemblance de Dieu. Homme et femme Il les créa, Il les bénit et leur donna le nom d’“Homme”, le jour où ils furent créés. »

9. Juvénal, Satires, VI, 281-284 (traduction par Pierre de Labriolle et François Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, collection des Universités de France, 1921, p. 69).

10. Bayle (Pierre), Dictionnaire historique et critique, tome I, 2e partie, Amsterdam, Reinier Leers, 1697, pp. 1223-1224. On n’a reproduit ici que le corps de la notice, sans les deux pages de notes. Le lecteur curieux peut consulter l’intégralité du Dictionnaire sur InterNet à l’adresse suivante : http://dictionnaires.atilf.fr/dictionnaires/BAYLE/. La reproduction par scanner offerte sur ce site est basée sur la cinquième édition, de 1740. La pagination diffère de nos références, prises sur l’édition originale.

11. Ibid., p. 1224, note (c).

12. Aubral (François), Delcourt (Xavier), Contre la nouvelle philosophie, Paris, Gallimard, collection « Idées », 1977, p. 26.

Note supplémentaire du 28 juillet 2013. L’article de Wikipédia consacré à la « Légende du Concile de Mâcon », consulté ce jour, nous emprunte sans le dire deux références bibliographiques (numérotées 8 et 21, relatives au Dictionnaire de Pierre Bayle et à l’Histoire des Francs de saint Grégoire de Tours), aisément reconnaissables à leur typographie qui diffère du style habituel de l’encyclopédie en ligne. C’est un simple copier/coller de la version PDF de notre article (note 4 de la page 3 et note 10 de la page 5). Nous eussions apprécié que l’auteur de ce copillage mentionnât sa source (voir la rubrique « Propriété intellectuelle » de nos mentions légales).