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Faut pas pleurer comme ça…

Ou plutôt si, mais pour d’autres raisons.

Les crocodiles ont la réputation de pleurer sur leur victime avant de s’en repaître.

Les journaux ont beaucoup parlé autrefois d’une jeune personne que j’appellerai Rose (elle a des descendants), qui avait empoisonné ses parents. Elle se convertit dans sa prison. Un malveillant me présenta un jour un peu de liquide dans une fiole, avec une étiquette : « Larmes de crocodile versées par Rose ». C’était loin d’être gentil : je sais en effet que la conversion avait été sincère. Mais nous retrouverons la petite dame du côté de ma conclusion.

Nos larmes, si larmes il y a, ne seront bien sûr pas des larmes de crocodiles.

On chante peut-être encore la belle histoire de ce joli tendron qui pleurait comme une fontaine aux environs de Dijon [1]. J’ai un peu oublié la raison qui lui faisait verser ces larmes. Ce ne devait pas être très sérieux puisqu’il avait suffi d’un capitaine pour lui remettre le cœur en place. Nous ne sommes pas de ceux qui versent ce genre de larmes.

J’ai lu quelque part que Camille Desmoulins pleurait à chaudes larmes en gravissant les degrés de l’échafaud. On ne m’a pas dit qu’il pleurait en y envoyant les autres.

Il faut se méfier de ce genre de larmes, même si certaines rues de nos villes portent le nom de ce citoyen (j’étais sur le point de taper « ce monsieur » !).

Il existe des comédiens qui pleurent à la demande : s’il faut recommencer la scène vingt fois, ils sont vingt fois disponibles. Que ne ferait-on pour gagner sa vie ?

Mais sortons de ce bas monde et entrons dans le sujet ; quittons la terre pour le ciel de l’Évangile.

En sortant du prétoire, Jésus regarda Pierre qui venait de le renier. Et exitus foras, Petrus flevit amare. « Étant sorti, Pierre pleura amèrement [2] ». On dit qu’il ne cessa plus ensuite, au point que deux sillons se creusèrent dans ses joues ; ce qui provoquait l’attendrissement des peuples. Semel peccavit, semper flevit. « Il avait péché une fois, il en pleura toute sa vie [3] ».

Et nous y voilà : c’est ainsi qu’il faut pleurer. Il s’agit d’une contrition qui concerne les péchés déjà pardonnés. Les auteurs spirituels disent « componction ». Traduisons le mot par une phrase : « Que je voudrais, ô mon Dieu, ne Vous avoir jamais offensé ! » Le regret se mêle à la reconnaissance.

Si la nommée Rose dont je te parlais au début versait des larmes dans son cachot, il s’agissait de ces larmes-là.

In cubilibus vestris compungimini. « Dans ton lit, exerce-toi à la componction [4]. » Tu as dû repérer cette phrase dans un psaume, à l’office de complies [5]. J’ai un ami qui dans ses insomnies, au lieu de compter les moutons, répand les douces larmes de la componction.

Je me demande si sainte Thérèse de Lisieux ne décrit pas ce genre de sentiment : « En passant devant la Sainte Face du cloître, j’ai pleuré d’amour [6] ». Et elle n’avait pas grand-chose à pleurer, ce n’est pas comme moi.

Bien entendu, on est autorisé à ne pas pleurer vraiment : il y en a qui ne savent pas. Parlons dans ce cas d’un état d’âme.

1. Allusion à la chanson populaire Sur la route de Dijon.

2. Lc 22 62.

3. Adage souvent attribué à saint Augustin, mais que nous n’avons pu localiser.

4. Ps 4 5.

5. Le Ps 4 est le premier psaume des complies du samedi.

6. Cf. Carnet jaune, 5 août 1897, n. 7 (Ste Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, Œuvres complètes, Paris, Cerf/DDB, 1992, p. 1079).