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La mort

Je n’ai pas choisi le titre ; on me l’a suggéré. Ou plus exactement, on m’a demandé d’écrire pour Birex un article sur les fins dernières. Mais le sujet est trop vaste. Contentons-nous donc pour cette fois du commencement (si je puis dire). Le reste paraîtra dans les prochains numéros si le Bon Dieu me garde en vie et si la direction de la revue n’y voit pas d’inconvénients.

Le sujet, d’ailleurs, est loin de manquer d’intérêt : la mort est, en effet, le seul point de mon avenir qui soit tout à fait assuré.

Mais je ne sais pas grand chose du moment où se produira l’événement. Étant le plus vieux, je suppose que je partirai avant mes lecteurs, mais qui sait ? Certains n’en finissent pas. D’autres brûlent les étapes.

Il faut noter que nous croyons surtout à la mort pour les autres. Je mourrai, c’est bien certain, mais plus tard, évidemment : rien ne presse. Et les plus mal en point me ressemblent. En voici un qui est là, dans son lit. Son état est désespéré et il le sait. Mais, se dit-il, puisque Dieu m’a donné ce jour, pourquoi ne m’en accorderait-il pas un autre ? Ce sera donc pour demain.

Si on me menait pendre, je ne laisserais pas d’espérer : chacun sait que les cordes ne sont plus ce qu’elles étaient ; il leur arrive de se rompre !

Donc, je ne connais pas le moment de ma mort. J’en ignore aussi les autres circonstances. Ainsi : m’en irai-je dans mon lit (pas avec le lit, mais dedans) ? Beaucoup le font, mais pas tous. On peut s’y trouver entouré de ses parents, de ses amis. On peut mourir en chantant des psaumes, comme le roi Louis XIII, mais c’est assez rare. Habituellement, l’affaire se règle dans une chambre d’hôpital, au milieu de l’indifférence générale. On se dépêche ensuite de cacher le corps dans un tiroir, d’ôter le paravent, de changer les draps. Place au suivant !

Peut-être mourrai-je dans la rue ; sur la chaussée ou même sur le trottoir : on n’est plus tranquille nulle part.

J’en ai connu qui s’en sont allés tout à coup, sans que personne les y aide : comme cet homme qui s’inquiétait pour sa retraite. Dieu lui a fait signe la veille. Ce fut une affaire réglée.

Me sera-t-il donné de voir un prêtre ? D’une part l’espèce en devient rare. D’autre part, mes proches ne me feront peut-être pas la charité d’y veiller. Pour parler clair, aurai-je le temps de me confesser ?

Quant aux circonstances qui suivront ma mort, elles me posent moins de questions : très vite le monde m’oubliera, ce monde à qui je donne pour le moment une telle importance. Certains verseront peut-être quelques larmes, les premiers jours. [6] Puis on fera l’inventaire de mes biens. On se disputera quelque peu à leur propos, puis on m’oubliera tout à fait et on s’en ira vers la mort qui ne manquera pas de se présenter à l’heure de Dieu.

Ainsi finirai-je pour tout le monde, tandis que le monde finira pour moi. Tout sera sens dessus-dessous. Ce que je serrais dans mes mains me sera arraché. Cette terre qui me portait se dérobera sous mes pieds. Ces plaisirs qui m’occupent l’esprit et le cœur se montreront sous leur jour véritable.

Si j’étais plus sage, j’en connaîtrais, j’en reconnaîtrais, en ce temps qui m’est donné, la vanité : ce qui me passionnait voici quelques années me laisse aujourd’hui complètement froid. Tant d’autres choses m’intéressent à présent dont j’aimerais savoir ce qu’elles représenteront pour moi dans dix ans (si je suis encore là).

Tout est fumée qui n’est pas fondé en Dieu.

Faut-il ajouter que le chemin qui conduit au péché est pavé de toutes ces bagatelles ?

Mon Dieu, gardez-moi de vous quitter jamais. Tenez-moi ferme sur la route ; ramenez-moi quand j’échappe. Que votre tendresse ait raison de ma légèreté. Au soir de ma vie, sur le point de fermer les yeux à ce monde, que je n’ai pas à déplorer de vous avoir préféré le néant.

Au soir de la vie, douce me paraîtra la vertu, aimable cet étroit chemin décrit par Jésus dans l’Évangile [1]. Le vice cessera d’être ce dont on s’amuse dans les conversations. L’éternité, qui pour moi n’est qu’un mot, m’apparaîtra dans sa force. Dieu fera tomber le voile qui me dérobait sa présence.

La prière souvent négligée ! Les sacrements traités avec mépris !

Il me faudra quitter mes parents, mes amis. Il me faudra quitter mon corps, dont on se débarrassera d’ailleurs sans trop attendre. Quel chemin prendra mon âme ?

En fait, elle n’aura plus de chemin à prendre, et il vaudrait mieux poser la question en ces termes : Qui, ou que rencontrera-t-elle au bout de son chemin ?

1. Cf. Mt 7 13-14 ; Lc 13 24.