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Place au jeûne !

Nous avons tous faim, de temps à autre. Oh ! il ne s’agit pas ici de ce besoin vital qu’éprouvent des centaines de millions d’êtres humains de par le monde, victimes d’une insuffisance alimentaire chronique. Non, il s’agit tout simplement de ces petites contractions d’estomac que connaissent les locataires suralimentés de la société dite « de consommation » (comprendre : « de surabondance et de gaspillage »). Il faut bien reconnaître que ces contractions, souvent accompagnées d’un gargouillement plus ou moins sonore (surtout dans les ascenseurs, vous avez remarqué ?), sont insupportables. Et de fait, nous ne les supportons pas. Alors nous mangeons. Nous mangeons même avant d’avoir faim. Par habitude, parce que c’est l’heure, par gourmandise…

Mais curieusement, alors que nous ne supportons pas cette faim du corps, nous nous accommodons fort bien de la famine spirituelle qui sévit dans notre société d’abondance. Nos estomacs sont remplis, nos âmes sont vides. Aurions-nous, nous aussi, fait un dieu de notre ventre [1] ? Aurions-nous oublié que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur [2] ?

Estomacs remplis, âmes vides, disions-nous. Ne faudrait-il pas, suivant le principe des vases communicants, accepter quelque vide en nos estomacs pour que nos âmes soient enfin rassasiées ? C’est bien ce à quoi l’Église nous invite, et pas seulement en ce temps de Carême, mais tout au long de l’année.

Le précepte de pénitence est aujourd’hui réglé par une constitution apostolique du Pape Paul VI, datée du 17 février 1966 : Pænitemini [3]. Prenant en compte la diversité des situations connues dans l’Église, cette constitution ne conserve plus que quelques prescriptions minimales à valeur universelle, de sorte que les fidèles du monde entier puissent quand même rester « unis dans une certaine célébration commune de la pénitence ». Il est bien évident que la pratique du jeûne, par exemple, n’a ni le même sens ni la même portée dans un pays qui connaît un grand bien-être économique (comme la France) que dans un pays où les conditions de vie sont difficiles : dans le premier cas, l’ascèse traditionnelle sera conservée ; dans l’autre, on privilégiera la prière.

Mais, en tout état de cause, « il s’agit de préceptes que l’on devrait considérer comme un minimum indispensable : tout un style de pénitence devrait accompagner le déroulement de la vie de foi et se concrétiser en gestes précis, fruits de la générosité [4]. »

Cette notion de « minimum indispensable » vaut aussi pour les commandements de l’Église [5], et nous pourrons en déduire rapidement une ligne de pratique concrète :

« 2041. Les commandements de l’Église se placent dans cette ligne d’une vie morale reliée à la vie liturgique et se nourrissant d’elle. Le caractère obligatoire de ces lois positives édictées par les autorités pastorales, a pour but de garantir aux fidèles le minimum indispensable dans l’esprit de prière et dans l’effort moral, dans la croissance de l’amour de Dieu et du prochain. »

S’en tenir à ce « minimum indispensable » mènerait rapidement au coma spirituel. Qui ne se confesserait qu’une fois l’an et ne communierait qu’à Pâques [6], par exemple, serait dans l’état de quelqu’un ne se lavant et ne se nourrissant qu’une fois par an : une loque malodorante ! De même, le jeûne et l’abstinence prescrits [7] ne constituent qu’un minimum, d’ailleurs rarement respecté, comme nous allons le faire voir.

Rappelons que « la loi de l’abstinence interdit la viande, mais pas les œufs, les laitages et tout assaisonnement, même à base de graisse animale [8]. » Vous aurez (peut-être) remarqué qu’il n’est nullement question de poisson dans les aliments autorisés. Or, depuis très (trop ?) longtemps, le vendredi, jour de pénitence, est devenu le « jour du poisson ». On peut légitimement se demander en quoi le fait de remplacer dans son assiette un bifteck par un filet de sole, ou même un quelconque parallélépipède de poisson surgelé, constitue une pénitence. Ce genre d’accommodement pharisaïque est une pure hypocrisie.

Nous ne retracerons pas ici toute l’histoire de la discipline pénitentielle dans l’Église, mais il semble bien que ce soit à la suite de saint Thomas d’Aquin que l’abstinence de poisson a disparu. « Le jeûne [ayant] été institué par l’Église pour réprimer les convoitises de la chair, […] l’Église a interdit les nourritures dont la consommation procure le plus grand plaisir et celles qui excitent le plus au plaisir sexuel. Or telles sont les [3] chairs des animaux qui vivent et respirent sur la terre, et les nourritures qui viennent d’eux, comme les laitages qui proviennent des quadrupèdes, et les œufs qui proviennent des oiseaux [9]. » Laissons aux spécialistes le soin d’évaluer les vertus aphrodisiaques des laitages et des œufs ; pour notre part, nous relèverons simplement l’argument décisif de saint Thomas en faveur de la licéité du poisson : « En instituant le jeûne, l’Église est restée attentive à ce qui arrive le plus communément. Or la viande est généralement un aliment plus agréable que le poisson, bien qu’il en soit autrement chez certaines personnes [10]. »

Si nous avons là de précieuses indications sur les goûts culinaires de l’Aquinate, il reste que pour nous, qui vivons en 2006 en France, le poisson est un aliment plutôt recherché, noble, d’un coût égal ou supérieur à celui de la viande ; de telle sorte qu’en faisant du vendredi le « jour du poisson », on se retrouve à manger ce jour-là un peu mieux qu’à l’ordinaire. Un comble pour un jour de pénitence !

Considérant d’autre part que le mot « viande », stricto sensu, désigne tout ce qui sert à la vie, et plus particulièrement toute chair animale, sans distinction d’origine, il faut conclure que l’abstinence, sérieusement entendue, oblige au régime végétarien. On se rappellera d’ailleurs que c’était le régime alimentaire originel de l’homme et de l’animal :

« Dieu dit : “Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture.

« “À toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, Je donne pour nourriture toute la verdure des plantes” et il en fut ainsi [11]. »

Ce n’est qu’après le déluge qu’un nouvel ordre du monde est institué :

« Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, Je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes [12]. »

Voyons maintenant le jeûne : « La loi du jeûne oblige à ne faire qu’un repas par jour, mais elle n’interdit pas de prendre un peu de nourriture le matin et le soir, en observant les coutumes locales approuvées pour ce qui est de la quantité et de la qualité [13]. » Le jeûne n’est plus de rigueur que le Mercredi des Cendres et le Vendredi saint, mais, comme nous l’avons vu précédemment, il ne s’agit là que du « minimum indispensable ». L’Église nous invite vivement à « des actes volontaires [14] » qui peuvent aller bien au-delà de ce minimum. Il est donc tout à fait loisible de conserver la coutume traditionnelle consistant à jeûner pendant le Carême, à certains jours de l’Avent, aux Quatre-Temps et à certaines Vigiles [15].

Il est tout autant recommandé de s’inspirer des exemples donnés par les saints. En voici quelques-uns :

Ce n’est qu’en redécouvrant la pénitence chrétienne que nous bouterons le ramadan hors de France. N’ayons pas peur de jeûner !

1. Cf. Ph 3 19.

2. Cf. Dt 8 3 ; Mt 4 4 ; Lc 4 4.

3. Traduction française : La Documentation catholique, n. 1466, 6 mars 1966, col. 385-403.

4. Jean-Paul II, Audience générale du 7 mars 1984 (La Documentation catholique, n. 1872, 15 avril 1984, p. 422).

5. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, nn. 2041-2043.

6. Cf. ibid., n. 2042.

7. Cf. ibid., n. 2043.

8. Paul VI, Constitution apostolique Pænitemini, 17 février 1966 (La Documentation catholique, n. 1466, 6 mars 1966, col. 391).

9. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIæ, q. 147, a. 8.

10. Ibid., ad 2.

11. Gn 1 29-30.

12. Gn 9 3.

13. Paul VI, op. cit. (loc. cit., col. 391-392).

14. Ibid. (loc. cit., col. 390).

15. Cf. Catéchisme de saint Pie X, III, IV, § 3 (Bouère, Dominique Martin Morin, 1999, p. 108).