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De la souffrance

J’ai rencontré il y a quelques jours dans un hôpital catholique une femme d’une cinquantaine d’années au corps affreusement déformé, clouée sur un très sophistiqué fauteuil roulant. Elle se trouve dans cet état depuis un accident de voiture survenu il y a trente ans. Elle avait donc vingt ans…

À un moment donné de notre conversation, elle me dit : « Ne me parlez pas de la souffrance. Vous ne savez pas ce que c’est ! » Je me suis alors rappelé comment, il y a une trentaine d’années, ce même commandement m’avait déjà été présenté comme donné à ses prêtres par un évêque en proie aux terribles souffrances d’une maladie en phase terminale. Il leur aurait ordonné : « Ne parlez jamais de la souffrance ! Vous ne savez pas ce que c’est ! » Manifestement, la leçon avait porté : un chrétien se devait de ne jamais parler de la souffrance à un souffrant, tant ce mystère était indicible. Il faut reconnaître que le précepte avait tout pour s’imposer à une bonne conscience, a fortiori catholique, depuis la référence à la transcendante dignité de la souffrance jusqu’à l’infaillibilité attachée à la fonction enseignante de l’évêque…

Mais en y réfléchissant de plus près, comment ne pas y voir une des plus belles ruses que l’Ennemi du genre humain a préparée pour notre temps, ce temps où l’homme caresse plus que jamais l’espoir de devenir son propre créateur ? En effet, si même un prêtre ne peut parler de la souffrance, qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’il y aurait un domaine où le Christ n’aurait pas accès, où Sa puissance et Son salut seraient inefficaces, disqualifiés ? S’il était un domaine de la vie humaine où Jésus ne puisse entrer, et a fortiori celui de la souffrance, en quoi serait-Il encore le Sauveur de tout l’homme et de tous les hommes ? Et si l’entrée d’un tel domaine est refusée au Christ, qui y régnera, sinon Son ennemi et la désespérance infernale qui l’accompagne ?

Pour réfuter cette outrageuse prétention à dénier au Christ et à Ses prêtres la capacité à parler de la souffrance, nous pouvons déjà faire remarquer que les souffrances morales et spirituelles sont d’une intensité bien supérieure à celle de n’importe quelle douleur physique. C’est pourquoi d’ailleurs le vocabulaire distingue « douleur » et « souffrance »…

« Non, toutes les humiliations, toutes les souffrances qui peuvent nous atteindre en cette vie n’approchent pas, selon moi, de ces combats intérieurs [1]. »

Ensuite, pour insondable que soit le mystère de la souffrance, le Christ ayant souffert, non seulement avec Son Corps d’homme jusqu’à la mort sur la croix, mais encore avec la parfaite délicatesse de Son Cœur, et surtout dans la lucidité de Son Intelligence divine – en sorte qu’Il a, des mêmes peines, infiniment plus souffert que nous n’en souffrirons jamais –, il ne saurait y avoir de souffrance qui Lui soit étrangère. Jésus, dans Sa science infuse comme dans Sa vision de Dieu, a vu dans les moindres détails toutes les souffrances de tous les hommes au cours de toute l’histoire humaine et, en raison de l’amour qu’Il avait et a pour eux, Il en a infiniment plus souffert qu’eux… Son Amour est tel que tout ce qui est fait à l’un quelconque de Ses frères, Il le considère comme fait à Lui-même [2]. Rappelons-nous que durant Sa passion, si le sommet spirituel de Son intelligence humaine continuait à voir Dieu en pleine lumière, tout ce qui en Lui correspondait au fonctionnement naturel de Sa nature humaine a été abandonné à la pire souffrance sans consolation, au point qu’Il a demandé à être délivré de cette épreuve [3], et que sur la Croix Il criera : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi M’as-Tu abandonné [4] ? »… Aucun entendement créé ne peut comprendre ce que fut la douleur du Christ. C'était la douleur suprême, celle de la Divine Victime… Depuis, tous les membres vivants de l’Église acquièrent, de par leur union à la Tête de celle-ci, le Christ vainqueur de tout mal, la grâce de persévérer jusqu’au bout de quelque déréliction que ce soit. La voie du Fils de Dieu est d’obtenir la résurrection et la vie par la souffrance et la croix, comme la [6] naissance doit être accompagnée par la douleur. Dès lors, pas plus que l’on pourrait dénier au Christ et à Ses prêtres la capacité de parler de la vie conjugale [5] au motif qu’ils n’ont pas été mariés, de même est-il impossible de soustraire à la lumière bienfaisante de l’enseignement chrétien le domaine de la souffrance humaine. Le faire serait livrer l’humanité à tous les démons qui n’ont de cesse de la tourmenter, terroriser et plonger dans les affres de l’enfer.

Alors que se jouent, avec les questions liées au traitement des maladies incurables et l’activité des lobbies pro-euthanasie, le respect dû à l’être humain et donc son avenir, il est plus que jamais urgent de révéler que le Christ a donné une valeur infinie et un pouvoir rédempteur à la souffrance et à la mort humaines, en sorte qu'elles sont devenues un gain [6]… Mais n’avons-nous pas honte de la Croix de Jésus-Christ que nous soyons incapables d’annoncer ce scandale et cette folie [7] ? Croyons-nous encore que Dieu ne permet jamais que quelque souffrance nous atteigne sans nous donner en même temps « le moyen d’en sortir et la force pour la supporter [8] », en sorte que « la tribulation d’un instant nous prépare, jusqu’à l’excès, une masse éternelle de gloire [9] » ? Saint Paul et tous les Martyrs mentaient-ils lorsqu’ils disaient : « Je peux tout en Celui qui me fortifie [10] » ? Pourquoi nos aïeux chantaient-ils : O Crux, ave, spes unica, « Salut, ô croix, notre unique espérance [11] » ? Étaient-ils fous ?

« Pour moi, je choisirais toujours la voie de la croix, quand ce ne serait que pour imiter Notre Seigneur Jésus-Christ, et n’y aurait-il d’autre avantage que celui-là [12]. »

Où sont donc aujourd’hui la connaissance et l’amour véritables du Christ ?

Il n’est que trop manifeste que la plupart des chrétiens ne se conduisent pas différemment des païens face à la souffrance et à la mort : ils ne savent plus ni souffrir ni mourir. Et si les chrétiens ne souffrent ni ne meurent différemment des païens, qu’ont-ils donc encore à annoncer comme Bonne Nouvelle ? Parce que Jésus ne nous a pas ôté la croix mais nous a donné Son amour pour la porter, ce n’est pas de ne pas souffrir qu’il faut Lui demander la grâce, mais de savoir souffrir… Daigne Notre Seigneur nous accorder la connaissance et l’amour de Sa Croix glorieuse, sans laquelle personne ne verra le Paradis [13] !


« La patience et la joie dans les afflictions et l’union de nos souffrances à celles de Jésus-Christ faisant essentiellement partie de la perfection, le désir de ne pas souffrir est déjà lui-même une imperfection notable. »

Duley (Joseph-Alvare), Visions d’Anne-Catherine Emmerich sur la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, Paris, Téqui, s. d., t. II, p. 106.

« La souffrance doit servir à la conversion, c’est-à-dire à la reconstruction du bien dans le sujet, qui peut reconnaître la miséricorde divine dans cet appel à la pénitence. »

Jean-Paul II, Lettre apostolique Salvifici doloris, n. 12 (La Documentation catholique, n. 1869, 4 mars 1984, p. 237).

« Pour rendre [les] âmes de plus en plus conformes à Lui-même, le Sauveur les gratifie d’un désir intense de partager toutes les douleurs de Sa Passion. Ce désir, Il le satisfait d’une façon progressive. Au début, Il leur octroie la grâce d’accepter la souffrance avec gratitude, malgré les révoltes de la nature ; plus haut, Il leur fait aimer la souffrance ; plus haut encore, Il leur inspire de demander la souffrance. »

Retté (Adolphe), Sainte Marguerite-Marie, Paris, Albert Messein, 1936 (14e édition), pp. 39-40.

« Point de bonté chez qui n’a pas souffert. »

Rougemont (Denis, de), L’Amour et l’Occident, Paris, Plon, collection « 10/18 », 1972 (édition 1979), p. 231.

1. Ste Thérèse d’Avila, Le château intérieur, 4e Demeure, ch. 1.

2. Cf. Mt 25 31-46 ; He 2 18, 4 15.

3. Cf. Lc 22 42.

4. Mt 27 46.

5. Cf. Mt 19 1-12.

6. Cf. Rm 8 18 ; 1 Co 15 31 ; Ph 1 21.29, 3 10-11 ; Col 1 24 ; 1 P 4 13 ; Ap 2 10 ; etc.

7. Cf. 1 Co 1 23.

8. 1 Co 10 13.

9. 2 Co 4 17.

10. Ph 4 13.

11. Hymne Vexilla Regis, pour les secondes vêpres du Dimanche de la Passion.

12. Ste Thérèse d’Avila, Le château intérieur, 6e Demeure, ch. 1.

13. Cf. Lc 14 27.