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Sermon pour le sixième Dimanche du Temps ordinaire (année C)

(Liturgie de la Parole : Jr 17 5-8 ; Ps 1 ; 1 Co 15 12.16-20 ; Lc 6 17.20-26)


Avez-vous remarqué comment la Parole de Dieu sépare aujourd’hui nettement en deux, comme le ferait une épée à double tranchant [1], tous les textes que nous venons d’entendre ? Ainsi, la première lecture oppose « l’homme qui met sa confiance dans un mortel [2] » à celui « qui met sa confiance dans le Seigneur [3] ». Le psaume distingue le chemin de celui qui, fuyant la compagnie des pécheurs, « se plaît dans la Loi du Seigneur [4] », et « le chemin des méchants [5] » qui vont à leur perte. Saint Paul discerne le sort de ceux qui mettent leur foi dans le Christ ressuscité, et le sort des autres hommes. Enfin, Jésus annonce la béatitude des uns et la malédiction des autres. Cela nous rappelle le livre de la Genèse, où Dieu crée en séparant, d’abord la lumière des ténèbres [6], puis le ciel de la terre, et la terre de l’eau… comme aussi le Jour du Jugement dernier, où le Christ séparera les élus des damnés.

Mais d’où vient, du début à la fin de la Création, cette formidable constante de l’agir divin qui toujours donc tranche et sépare ?

Je ne vois pas d’explication plus simple et profonde que la considération que tout être n’existe que dans les limites qui le définissent et hors desquelles il n’est pas. La limite est la définition, le nom de l’être qui n’advient à lui-même qu’en se différenciant, comme le petit enfant ne prend conscience de son unicité qu’en se distinguant de sa mère. Il ne peut pas dire « Je » sans dire « Tu ». La limite rend possible à la fois l’être et la relation. Autant dire qu’il appartient à tout homme de trouver ses limites sous peine de n’être pas, de ne pas naître à soi-même. C’est la dignité de l’homme d’accéder à la conscience de soi, et donc de reconnaître les limites qui le définissent. Le respect de ces limites constitue le chemin par lequel il advient à lui-même, et qui porte le nom de « morale ».

Si Jean-Paul II a écrit que « l’évangélisation […] comporte également l’annonce et la proposition de la morale [7] », c’est bien parce qu’il n’y a de morale que pour diriger l’homme vers son vrai bien. Contrairement à l’opinion largement répandue et sciemment entretenue, la morale n’interdit rien de bon, mais seulement ce qui nous prive d’un bien supérieur. Un peu comme le parapet d’un pont ne nous interdit de tomber que pour nous permettre de continuer notre chemin… La morale nous interdit, par exemple, de nous droguer pour nous éviter de perdre l’usage de notre raison et de notre liberté, puis de notre santé et de notre vie. Loin de s’opposer à notre liberté, la morale est la condition même de son exercice. Inversement, il n’y a de morale possible que dans la liberté : un acte qui ne serait pas volontaire ne serait pas non plus spécifiquement humain, et ne pourrait donc pas être moralement qualifié. La morale n’est pas un système plus ou moins arbitraire de « permis et défendu » ; cela, c’est bon pour les enfants qui n’ont pas l’usage de la raison et qui ne peuvent pas reconnaître ce qui est leur bien ou leur mal. La vraie morale conduit au discernement personnel du bien et du mal, afin que l’homme puisse choisir son bien librement, conformément à sa nature d’être raisonnable, en renonçant librement aux autres biens. Et que l’on ne parle pas ici de refoulements, puisque ces renoncements ne peuvent être que conscients et libres. La morale ne nous est donc pas imposée comme une contrainte extérieure, mais elle jaillit du plus profond de notre être imparfait qui cherche sa perfection, en évitant le mal qui n’est jamais que l’absence, le manque ou le refus de son vrai bien.

À la différence de toutes les créatures corporelles qui agissent par nécessité, nous sommes doués de la capacité de connaître notre bien et de le vouloir. Cette capacité est le fondement de notre liberté qui nous rend responsables de nos choix. Nos choix, jour après jour, façonnent notre « visage d’éternité »… Nous sommes en quelque sorte « nos propres parents », nous créant nous-mêmes selon l’idée que nous avons de notre bien. Ce bien suprême, fin dernière de tous nos actes, objet de notre connaissance et de notre volonté, ne peut s’identifier avec rien de créé, car tout ce qui est créé est limité, tandis que le bonheur que tous nous désirons, par définition, ne peut pas l’être : personne ne veut être heureux un peu ou pour seulement quelque temps. C’est pourquoi Jésus déclare malheureux ceux qui trouvent ici-bas leur bien, leur bonheur, et heureux ceux qui ne les y trouvent pas [8]. Enseignement que Notre Dame de Lourdes – dont c’est aujourd’hui la fête –, redira à Bernadette : « Je ne promets pas de te rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre ». Ce bien suprême, à la recherche duquel l’homme subordonne tout ce qu’il fait, ne peut être qu’un bien que l’homme ne puisse jamais perdre, et qui pour cela doit être possédé à l’intérieur de soi, et cependant ne pas s’identifier avec soi, sans quoi il serait aussi imparfait que soi. Ce bien à la fois transcendant et immanent à l’homme ne peut être que Dieu. Dieu ! Voilà l’objet après lequel aspirent notre intelligence et notre volonté ! « Tu nous as faits pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à tant qu’il repose en Toi [9] », confessait saint Augustin, et saint Thomas disait : « Un être est bienheureux par cela seul qu’il connaît Dieu par l’intelligence [10] ». C’est dire – au passage – l’importance de l’instruction religieuse, et l’urgence de la mission !

Dieu, qui nous a créés, est Lui-même la Béatitude pour Laquelle Il nous a créés ; aussi, c’est en connaissant Dieu que nous trouvons la Béatitude. Dieu est en Lui-même la Joie absolue, infinie et parfaite parce qu’Il est Intelligence parfaite et Amour parfait de Lui-même. Or, et c’est la Bonne Nouvelle, par la grâce du Christ, nous sommes appelés à participer ici et maintenant à la connaissance et à l’amour que Dieu a de Lui-même… La morale chrétienne n’est pas autre chose que la réponse concrète, vécue librement, et donc heureuse, à l’offre gracieuse que Dieu nous fait de vivre en communion avec Lui. Et parce que Dieu est éternel, qu’Il ne change pas, qu’Il est Le même ici et partout, maintenant et toujours, celui qui fait de la recherche de Dieu le but de sa vie peut être véritablement heureux ici et maintenant, indépendamment des conditions passagères dans lesquelles il se trouve, parce qu’elles ne peuvent en rien modifier l’objet de son amour. La seule condition pour entrer dans cette béatitude est d’accepter, à l’exemple du Christ, une radicale et perpétuelle pauvreté, condition à son tour pour recevoir le Tout de Dieu. Heureux, vous les pauvres, vous qui pleurez, vous qui souffrez, parce que vous êtes semblables à Dieu qui est Lui-même l’infinie pauvreté, parce qu’Il est Don total de Lui-même, qui pleure parce que l’humanité court à sa perte éternelle en n’aimant pas Celui qui est pourtant la raison d’être de toute chose, qui est même haï et persécuté comme un ennemi du genre humain. La béatitude ici-bas est de devenir soi-même Dieu, et on Le devient en participant à la vie intime de la Trinité, vie de connaissance et d’amour des Personnes divines dans laquelle nous introduit le Christ, mort et ressuscité pour nous.

À travers Sa chair, Jésus a inauguré pour nous un chemin nouveau et vivant qui nous conduit jusqu’à Dieu ! À Lourdes, notre Mère, l’Immaculée Conception, nous a demandé de prier et de faire pénitence pour la conversion des pécheurs. « Pénitence, pénitence, pénitence ! » Que par notre union au Sacrifice de Jésus auquel nous pouvons maintenant prendre part si nous sommes pauvres de tout ce qui n’est pas Dieu, si nous pleurons de Le voir méprisé, si nous souffrons avec joie pour la gloire de Son Nom, que par notre union au Sacrifice de Jésus, non seulement nous héritions de la vie bienheureuse, mais qu’encore nous obtenions pour beaucoup d’âmes d’échapper à la malédiction de l’enfer ! Amen.

1. He 4 12.

2. Jr 17 5.

3. Jr 17 7.

4. Ps 1 2.

5. Ps 1 6.

6. Cf. Gn 1 4.

7. Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis Splendor, 6 août 1993, n. 107 (La Documentation catholique, n. 2081, 7 novembre 1993, p. 937). Les italiques sont dans le texte.

8. Cf. Lc 6 20-26.

9. S. Augustin, Confessions, I, 1 (1) [traduit du latin par Louis de Mondadon, Paris, Pierre Horay, collection « Points Sagesses », 1982 (édition 1995), p. 29].

10. Somme théologique, Ia, q. 26, a. 3, rép.