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Prêtre, pour quoi faire ?


À propos d’une émission de la télévision sur les futurs prêtres

[196] Sous le titre : « Je vous dois des explications », Mgr GAND, évêque de Lille, a publié dans « La Croix-Dimanche du Nord » (29-30 janvier 1972, p. 3) [1] l’article ci-après au sujet d’une séquence intitulée « Prêtre, pour quoi faire ? », diffusée le 21 janvier par la deuxième chaîne de la télévision française, et qui a suscité dans des sens divers des réactions très vives :

Une partie de l’émission « Plein cadre » du 21 janvier, sur la deuxième chaîne, a retracé l’itinéraire d’un jeune homme de 24 ans, André Noël, du diocèse d’Arras en marche vers l’ordination sacerdotale. Les séquences ont été tournées pour la plupart au Centre interdiocésain de formation sacerdotale de Lille – dénomination actuelle de l’ancien grand séminaire de théologie.

L’émission a provoqué des réactions très diverses. Certains ont été intéressés, voire « heureusement surpris » ; d’autres, au contraire, déçus, déconcertés, attristés, irrités, indignés même. On m’en a parlé et écrit avec passion. On m’a interrogé avec véhémence. Je vous dois quelques explications.

Trois étoiles

L’ORTF qui voulait, dans une formule nouvelle, cerner « l’actualité à travers les hommes qui en sont les acteurs, les témoins ou les victimes », avait souhaité que parmi les quatre personnages qu’elle présenterait le premier jour, il y eût un séminariste. Le producteur, orienté vers Lille par le Centre national des vocations, y a été accueilli volontiers par le responsable du Centre, qui lui a ouvert toute grande la maison.

La possibilité offerte aujourd’hui à l’Église par la presse, la télévision et la radio de se faire connaître est positive. L’Église en use ; elle ne se réfugie pas dans la clandestinité et ne s’abrite pas derrière le secret. Cette attitude comporte des risques. Dans un monde où tout se transforme, l’Église, elle aussi en mutation dans son langage, ses institutions, sa manière d’être au milieu des hommes, sera parfois difficile à saisir et à identifier dans l’image nouvelle, et peut-être encore floue, qu’elle donne d’elle-même. Mais j’ai la ferme conviction que ceux qui vivent dans la foi et l’espérance pourront finalement la reconnaître, et même l’aimer davantage, dans son effort parfois tâtonnant pour être fidèle, aujourd’hui comme hier, à son Seigneur et aux hommes à qui elle a mission de l’annoncer.

Trois étoiles

Pendant plusieurs jours, les caméras et les projecteurs se sont donc installés au grand séminaire de Lille. On les a transportés aussi à Havrincourt, où André Noël passe la fin de chaque semaine inséré dans une équipe de prêtres. L’ordination sacerdotale qui eut lieu à Tourcoing, le 18 décembre, a été également filmée.

Comme c’est toujours le cas, c’est le producteur qui, à partir d’une masse importante de documents, a ordonné l’émission selon ses références personnelles et sous son entière responsabilité. Qu’on le sache, une bonne fois !

Penser, comme certains l’ont fait, que, parce que j’apparaissais au début et en cours d’émission, je l’avais « cautionnée », c’est manifester une totale ignorance des [197] règles de la télévision. Je ne suis responsable que des paroles que j’ai prononcées et dans la mesure où, hors de leur contexte, leur signification n’est pas déformée.

Trois étoiles

Venons-en à l’image du séminariste, telle qu’elle apparaissait au téléspectateur. Je connais un assez grand nombre de séminaristes. Ai-je retrouvé leur image ?

Il est très difficile de découvrir en vingt minutes, par une série de flashes, un cheminement intérieur et des activités d’ordre essentiellement spirituel. Il n’y a pas d’ailleurs de séminariste type. Le séminaire ne forme pas des robots. Si d’autres jeunes avaient été interrogés, les accents auraient pu être différents. J’ai reconnu pourtant, dans ce que j’ai vu et entendu, des constantes que j’observe chez les jeunes d’aujourd’hui. Les séminaristes sont de leur temps. Ils parlent librement, sans s’inquiéter de scandaliser les « anciens », lorsqu’ils évoquent sans complaisance un passé qu’ils reconstruisent et jugent hâtivement au risque de paraître injustes ; ils donnent même l’impression de vouloir surtout se démarquer de ce qui les a précédés. Ils ne se préoccupent pas assez d’être compris de ceux qui les écoutent et qui, souvent, ignorent l’évolution des mentalités et des institutions dans l’Église. Ils n’abusent certes pas des nuances.

Mais qui pourra contester leur volonté de servir les hommes en leur faisant connaître le Christ ? Ils ne veulent pas être des notables, mais des serviteurs. Ils acceptent, en pleine liberté, le célibat ; même s’il leur paraît bon que des gens mariés puissent un jour, si l’Église en décide ainsi, recevoir l’ordination. Je sais, pour les connaître et les voir à l’œuvre, qu’ils ne revendiquent pas l’indépendance vis-à-vis de leurs supérieurs et de l’évêque. Ils veulent le dialogue – et ils ont cent fois raison. Mais ils croient que leur ministère et leur apostolat seront, dans le Christ, une participation au ministère et à l’apostolat de l’évêque – et ils veulent travailler en communion profonde avec lui.

Je regrette que l’émission n’ait guère permis de saisir comment ils conçoivent la tâche du prêtre. Ce qui a été dit des sacrements et de la messe a pu, à juste titre, paraître négatif. Or, je sais l’importance qu’ils attachent à la célébration authentique des sacrements et le réalisateur a su le montrer par les très belles images de l’ordination et de la messe célébrée au séminaire. Quant à la tâche d’évangélisation, au cœur des réalités que vivent les hommes, elle apparaissait à peine, et c’est grand dommage.

Trois étoiles

Faut-il parler aussi de l’image donnée de la vie au séminaire ? Je doute que les téléspectateurs aient pu se faire une idée très précise de la place qu’y occupent la prière, le travail intellectuel, la vie de relations entre séminaristes et avec les Pères responsables de la formation. Mais pouvait-il en être autrement en si peu de temps ? Peut-être faudra-t-il organiser un jour une opération « portes ouvertes ».

En tout cas, n’allons pas imaginer que la liberté laissée pour l’organisation de la vie – et c’est bien normal pour des adultes – entraîne l’oubli de l’exigence intérieure et ne comporte pas la recherche d’une réponse toujours plus personnelle et plus fidèle à l’appel de Dieu.

Trois étoiles

De tout cela, retenons deux conclusions.

La première vaut pour toutes les émissions de télévision. Il nous faut les regarder avec un certain recul. Elles demandent à être interprétées. Le réalisateur nous présente sa vision des choses. D’autres yeux pourraient les voir autrement.

Et voici la seconde. Lorsqu’une émission présente un aspect de la vie de l’Église, il est dans le sens de la foi de regarder cette vie avec bienveillance. C’est en particulier le cas s’il s’agit d’une institution essentielle à l’Église, dans laquelle les évêques sont présents personnellement et par les prêtres à qui ils en ont confié la responsabilité.

Je voudrais dire, puisque l’occasion m’en est donnée, ma confiance dans les séminaristes et dans le séminaire qui les rassemble. Ce n’est pas, croyez-le, une confiance aveugle. L’institution se renouvelle. Elle veut le faire dans l’Esprit du Seigneur. Ensemble, appelons souvent sur elle l’Esprit qui est lumière et amour.

A. GAND.

Déclaration de Mgr Puech

À propos de cette même émission, Mgr Puech, évêque de Carcassonne, a publié l’éditorial suivant dans le bulletin de son diocèse (Église en pays d’Aude, 27 janvier 1972, p. 37 et s.) :

Ce vendredi soir 21 janvier, la télévision inaugurait une nouvelle émission par un reportage intitulé : « Prêtre, pour quoi faire ? » Ils étaient forts sympathiques, ces séminaristes décontractés, sportifs, fraternels, et dans leur chapelle recueillis. Pourtant, je le dis tout net : à des candidats au sacerdoce qui leur ressembleraient, je refuserais d’imposer les mains.

Certes, il convient de faire la part du feu : … je veux parler des feux de la télévision, si experts en l’art de « découper » les propos d’une interview et de réaliser des « montages » en choisissant les images savamment. J’imagine, par exemple, que dans la salle paroissiale les slogans aperçus sur les murs n’étaient tout de même pas les seuls et que les séminaristes savent aussi se divertir avec d’autres caricatures que celles qu’on a montrées.

Sourions aussi, avec quelque indulgence, devant les critiques du temps passé. Ne sont-elles pas signes de jeunesse, même et surtout quand « on exagère » ?… Dans les séminaires de jeunes, voilà longtemps que les fenêtres sont ouvertes sur le monde et que les élèves ne sont pas traités comme des « curés en miniatures ». Quant aux grands séminaires, pas plus aujourd’hui qu’hier, on n’y rentre à toutes les heures de la nuit sans raison ni contrôle et la réserve et le tact restent de rigueur dans les relations avec les jeunes filles.

Il ne saurait être question de méconnaître la qualité de certaines séquences, en particulier les images et les chants d’une cérémonie d’ordination. Mais est-il admissible qu’on puisse ouvertement railler les directives de l’Église, en plein réfectoire, sans qu’aucun des responsables manifeste la moindre désapprobation ?

Le texte dont on se gaussait n’avait aucune valeur officielle : pour légiférer sur les droits et devoirs des clercs, la Commission de révision du droit canonique promulguera ses conclusions, quand elles seront acquises, par d’autres voies que celle d’un article de journal. Mais il est douloureux de voir de jeunes chrétiens accueillir de la sorte ce qui vient « du Vatican », [198] c’est-à-dire finalement du Successeur de Pierre, du Vicaire de Jésus-Christ [2].

Il est vrai que leur sens de l’Église ne semble guère alimenté par la méditation assidue de Lumen gentium. Pas plus que le Pape, leur évêque ne paraît à leurs yeux revêtu d’une autorité « incontestée » ; c’est le moins qu’on puisse dire !… Vatican II nous a pourtant montré tout autrement l’Église de Jésus-Christ. Les prêtres de cette Église ne disposent pas à leur guise du sacerdoce qu’ils ont reçu : ils se savent en « mission », en dépendance de l’évêque qui les « envoie » ; ils se veulent « coopérateurs de l’ordre épiscopal, dans l’accomplissement de la mission apostolique confiée par le Christ » (Ministère et vie des prêtres, 2).

Ce ministère, l’Église entend ne le confier qu’à des prêtres célibataires. Qui pourrait lui en dénier le droit ? Et n’a-t-elle pas parlé assez clairement ces dernières années, par une encyclique du Pape, par des conclusions du Synode, par les déclarations solennelles des évêques français ? Peut-on croire que ces derniers parlent pour ne rien dire, quand ils se montrent sur ce point si fermes et si résolus : « C’est parmi ceux qui, par la grâce de Dieu, sont disposés à ce don total du célibat consacré dans l’esprit évangélique, que nous sommes décidés à appeler les futurs prêtres… Nous affirmons la possibilité, aujourd’hui comme hier, d’un engagement libre et définitif pour le sacerdoce et le célibat… Nous demandons aux jeunes gens qui se préparent au sacerdoce de se décider librement et sans réticence pour le célibat. »

Alors comment un séminariste ose-t-il encore déclarer : « Je veux être prêtre et je resterai célibataire… pour le moment ; plus tard, je ne sais pas… » Qui recule devant un engagement irrévocable ne sera pas appelé au ministère pastoral. Non, jamais je ne conférerai l’ordination sacerdotale à un candidat qui pense et qui parle ainsi.

Ce 21 janvier, l’Église fêtait une adolescente de douze ans. Pour garder sa virginité, la jeune Agnès alla spontanément à la mort et tomba sous le glaive. À sa manière, elle témoignait au Seigneur Jésus le même amour, sans réserve, sans partage, sans retour, que tant de prêtres lui ont voué au long des siècles et lui vouent encore. De cet amour, dans l’émission télévisée, retrouvait-on beaucoup de traces ?

On ne sentait guère que le désir de servir les hommes ; mais il ne suffit pas que le prêtre partage la vie des hommes s’il n’est en même temps « témoin et dispensateur d’une Vie autre que la vie terrestre » (Ministère et vie des prêtres, 3). Servir les hommes, quand on est prêtre, c’est les aider à découvrir le Christ qui meurt et ressuscite en eux et dans leurs frères ; c’est les entraîner à vivre par lui, avec lui, en lui.

À la question : « Prêtre, pour quoi faire ? », il est bien dommage qu’aucun n’ait finalement répondu comme le Concile : « La fin que les prêtres poursuivent dans leur ministère et dans leur vie, c’est de rendre gloire à Dieu le Père dans le Christ » (Ministère et vie des prêtres, 2).

1. Cet article a également été publié dans Église de Lille du 4 février, p. 67.

2. Église d’Arras (4 février, p. 80 et s.) a donné diverses précisions sur la manière dont a été réalisée cette émission pour laquelle les réalisateurs ont passé sept jours au séminaire interrégional de Lille. Nous y lisons notamment à propos de cette scène :
… Un exemple qui a choqué beaucoup de téléspectateurs : un séminariste lit une communication de Rome interdisant aux prêtres la chasse à courre, l’entrée dans les tavernes et autres choses du même genre, sans la permission de l’évêque. À la fin de la lecture, grands éclats de rire et manifestation bruyante. Cela ne fait pas sérieux.
Voici comment cela s’est passé. Le réalisateur est venu de Paris avec cette note dans son dossier : on ignore comment il se l’est procurée, mais, après avoir cru à un « canular », on a su que cette note est authentique. C’est lui-même qui l’a lue aux séminaristes. Comme il n’y a eu aucune réaction en fin de lecture, il en a fait une seconde en priant ses auditeurs de manifester bruyamment après la dernière phrase. Le résultat a été ce que les téléspectateurs ont vu (NDLR).