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Barbarinade (Barbarisme et Barbarin)

Comme chacun sait, un barbarisme est une faute de vocabulaire consistant en l’emploi d’un mot inexistant ou déformé :

« Les barbarismes sont des altérations, ils sont obtenus par composition, dérivation ou forgés de toutes pièces : mais ils sont toujours le fruit de l’ignorance ou de certaines confusions [1]. »

De façon analogue, on rencontre fréquemment des fautes de raisonnement, des paralogismes, reposant sur des données fausses et/ou un mode de raisonnement incorrect, et qui sont aussi « toujours le fruit de l’ignorance ou de certaines confusions ». Un paralogisme ecclésial bien connu est celui qui fait appel au dernier concile œcuménique : sachant que personne n’ira vérifier ce que les Pères conciliaires ont vraiment dit ou voulu dire, ont peut ainsi étayer les affirmations les plus saugrenues.

Philippe Barbarin et Kamel KabtaneC’est l’exercice auquel s’est livré le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules, le 2 décembre dernier, en réagissant sur les ondes de RCF Lyon Fourvière (résumé sur le site diocésain) à l’initiative populaire suisse du 29 novembre contre la construction de minarets. On sait le cardinal Barbarin très proche des musulmans, qui le lui rendent bien ; c’est par exemple le recteur de la grande mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, qui lui avait remis les insignes d’Officier de l’Ordre national du Mérite, le 10 décembre 2007, en poussant ce cri du cœur : « Monseigneur, vous êtes mon frère ! »…

Pour le cardinal Barbarin, une chose est claire :

« Est-ce que les musulmans qui sont présents aujourd’hui en Europe ont droit à des lieux de culte ? Oui, évidemment ! »

Et pourquoi donc ? C’est tout aussi clair :

« Un des points les plus profonds de l’enseignement du Concile Vatican II est que chacun a le droit libre d’exercer sa religion et doit être respecté par tous dans ce domaine. »

En mettant ces deux affirmations sous forme de syllogisme, on obtient ceci :

  1. Le Concile Vatican II a enseigné que chacun a le droit libre d’exercer sa religion et doit être respecté par tous dans ce domaine.
  2. Or l’islam est une religion.
  3. Donc les musulmans ont droit à des lieux de culte.

Le problème est que l’une des prémisses (proposition 1) étant fausse, la conclusion (proposition 3) n’a guère de chance d’être vraie…

Le Concile Vatican II…

Une première erreur est de considérer comme l’« un des points les plus profonds de l’enseignement du Concile Vatican II » la déclaration De libertate religiosa : c’est ne pas tenir compte de la hiérarchie intrinsèque des documents conciliaires que mettre sur le même plan des textes dont le caractère magistériel est, de par la volonté même des Pères conciliaires, de nature différente.

Le corpus conciliaire contient, par ordre d’importance, quatre constitutions (dont deux qualifiées de dogmatiques), neuf décrets (à portée disciplinaire), quatre déclarations (dont celle qui nous intéresse ici) et deux messages (que plus personne n’ose lire). Innovation conciliaire, l’intitulé « déclaration » est ainsi justifié par l’un des théologiens experts de Vatican II :

« Tout en s’adressant aux fidèles catholiques, [les déclarations] intéressent le vaste monde des “autres”, auxquels elles s’adressent aussi. Elles ne pouvaient donc être des décrets, elles ne pouvaient avoir pour contenu principal des déterminations précises s’imposant aux seuls fidèles catholiques. On n’y porte pas de loi. L’Église, bien plutôt, par la voix de ses pasteurs, y expose solennellement au monde sa mens, sa pensée et son sentiment [2]. »

Une deuxième erreur est de prétendre que le Concile Vatican II aurait enseigné que « chacun a le droit libre d’exercer sa religion et doit être respecté par tous dans ce domaine ». Quel est l’enseignement du Concile ?

Non pas, comme beaucoup le croient, le droit à la « liberté de conscience », mais « le droit de la personne et des communautés à la liberté sociale et civile en [8] matière religieuse [3] », cette liberté étant essentiellement entendue de façon négative :

« Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être exempts de toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres [4]. »

En effet, l’homme ayant été créé libre, c’est librement qu’il doit adhérer par la foi (acte de l’intelligence et de la volonté [5]) à Dieu. De même qu’on ne peut être forcé d’aimer – ou ce n’est plus de l’amour, mais de la passion commandée par des pulsions plus ou moins aveugles –, on ne peut être forcé de croire. Ce que les Pères conciliaires expriment ainsi :

« En vertu de leur dignité, tous les hommes, parce qu’ils sont des personnes, c’est-à-dire doués de raison et de volonté libre, et, par suite, pourvus d’une responsabilité personnelle, sont pressés, par leur nature même, et tenus, par obligation morale, à chercher la vérité, celle tout d’abord qui concerne la religion. Ils sont tenus aussi à adhérer à la vérité dès qu’ils la connaissent et à régler toute leur vie selon les exigences de cette vérité. Or, à cette obligation, les hommes ne peuvent satisfaire, d’une manière conforme à leur propre nature, que s’ils jouissent, outre de la liberté psychologique, de l’exemption de toute contrainte extérieure. Ce n’est donc pas sur une disposition subjective de la personne, mais sur sa nature même, qu’est fondé le droit à la liberté religieuse. C’est pourquoi le droit à cette exemption de toute contrainte persiste en ceux-là mêmes qui ne satisfont pas à l’obligation de chercher la vérité et d’y adhérer ; son exercice ne peut être entravé, dès lors que demeure sauf un ordre public juste [6]. »

Dans les deux passages de la déclaration conciliaire que nous venons de citer, le lecteur attentif aura remarqué que cette liberté sociale et civile ne s’exerce pas de façon absolue, mais « dans de justes limites », « dès lors que demeure sauf un ordre public juste ». Comme l’avait déjà signalé notre collaborateur Yann Gweltaz [7], la déclaration est parsemée de restrictions de cette sorte : « dès lors que l’ordre public juste est sauvegardé [8] », « dès lors […] que les justes exigences de l’ordre public ne sont pas violées [9] », « son usage est […] soumis à certaines règles qui le tempèrent [10] », etc.

Or, quel était l’objet de la récente initiative populaire suisse ? Il s’agissait d’inscrire dans la constitution fédérale le principe de l’interdiction de la construction de minarets sur le territoire national. Rappelons que le minaret est à une mosquée ce qu’est le clocher à une église : c’est la tour au sommet de laquelle le muezzin appelle à la prière cinq fois par jour ; cet appel étant public, et particulièrement bruyant, l’ordre public est en cause. À chacun de juger si cet ordre peut être troublé ou non par de tels braiments ; n’étant pas citoyen de la confédération helvétique, nous n’avons pas à nous prononcer là-dessus mais, pour ce que nous connaissons de ce sympathique pays voisin, nous comprenons très bien qu’une majorité d’électeurs se soient insurgés contre ces édifices qui, ne serait-ce que sur le seul plan architectural, dépareraient considérablement le paysage.

Et puis, et surtout, il ne faut pas oublier que la Suisse est un pays de tradition chrétienne : l’hérésie calviniste y a si durablement imprimé ses traits qu’aujourd’hui encore, et en dépit d’un taux de pratique religieuse aussi faible qu’en France, le préambule de la Constitution fédérale du 18 avril 1999 commence par cette fière invocation : « Au nom de Dieu Tout-Puissant [11] ! » Et c’est d’ailleurs là sans doute la cause majeure de l’incompréhension suscitée par le vote helvète en France, et tout particulièrement chez les têtes mitrées : intimement convaincus du caractère inéluctable et légitime de la société pluraliste multiculturelle et laïque, ayant abdiqué toute prétention à répandre l’Évangile à la surface de la terre de peur d’être taxés de prosélytisme (qu’ils veuillent bien nous pardonner l’usage de ce gros mot…), soucieux de ne pas perdre les quelques derniers privilèges d’Ancien ré[9]gime dont on daigne encore les enrubanner (un tabouret à l’Académie française pour celui-ci, un grigri national du mérite pour celui-là, etc.), les évêques de l’Église qui est en France (enfin, de ce qui en reste) ne croient plus que le Nom de Jésus soit le seul par lequel l’homme puisse être sauvé [12]. Voyant le loup venir et le jugeant trop fort pour eux, ils laissent les brebis et vont se vendre au prédateur [13]. N’ayant plus d’églises à consacrer, et la liturgie n’ayant rien prévu pour toutes celles qu’on ferme, il ne leur reste plus qu’à poser les premières pierres des temples mahométans et colloquer avec les maîtres de demain, dans l’espoir qu’on voudra bien les épargner lors du prochain pogrom antichrétien…

L’islam est une religion

Passons rapidement sur la deuxième prémisse. Certes, personne ne la conteste. Mais peut-on en rester là ? Le paganisme aussi est une religion, de même que la scientologie ou le mouvement raëlien ; et alors ? Peut-être conviendrait-il de s’interroger d’abord et avant tout sur la valeur de cette religion qu’est l’islam : est-elle vraie, est-elle fausse ? Et ensuite, pour rester dans le cadre d’une réflexion sur la liberté religieuse au sens où l’entend la déclaration conciliaire, s’interroger sur la portée sociale de ladite religion. Car toute religion a une portée sociale, par sa doctrine qui détermine certains comportements chez ses membres, par son expression cultuelle, etc. Un clocher et ses cloches qui convoquent les fidèles à la messe, un minaret et son muezzin qui vocifère pour appeler les soumis à la prière, un hôtel de passe et sa racoleuse qui aguiche le client, ce n’est pas la même chose. Peut-être y a-t-il moyen, au prix d’un minimum de réflexion (mais les évêques de l’Église qui est en France sont-ils encore capable de ce minimum ?), de discerner ce qui n’est pas compatible avec la sauvegarde d’un ordre public juste…

Les musulmans ont droit à des lieux de culte

Oui, tout comme les alcooliques peuvent avoir droit à des « lieux de cuite » : à titre provisoire, en attendant la guérison des uns et la conversion des autres. Conversion à laquelle il faut œuvrer : en dépit de l’estime que méritent réellement ceux et celles qui n’ont pas honte de leur religion, qui revendiquent pour elle la plus large place dans l’espace social, et qui auraient bien d’autres leçons à donner en matière de prière, de jeûne et d’aumône [14] aux chrétiens apostats de France, il n’en reste pas moins que « l’Église catholique […] est tenue d’annoncer sans cesse le Christ qui est “la voie, la vérité et la vie”, dans Lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans Lequel Dieu S’est réconcilié toutes choses [15] ».

Cela étant dit, les musulmans ont déjà des lieux de culte, en Suisse comme en France. Mosquées, locaux associatifs ou caves, peu importe ; les chrétiens n’ont pas toujours eu des cathédrales et des basiliques, et aujourd’hui encore, notamment dans les pays soumis à la dictature politico-spirituelle du mahométisme, ils doivent se contenter de peu. De toute façon, et contrairement à ce qui a été allégué par toute une propagande savamment orchestrée, ce n’est pas sur ce point que portait l’initiative populaire suisse, mais sur la construction de minarets ; le cardinal Barbarin l’a d’ailleurs reconnu :

« Des mosquées, il y en a. Est-ce qu’il est nécessaire qu’avec des mosquées on construise aussi des minarets ? C’est une question seconde, évidemment. J’ai téléphoné au recteur de la grande mosquée de Lyon et il me disait : “Oui, ce qui est important pour nous, c’est d'abord les mosquées. Le minaret, c'est une question seconde.” »

Mais si cette question est unanimement reconnue comme seconde, pourquoi tant d’émois et ces cris d’orfraie ? Pourquoi hurler avec les loups ?

1. Dupriez (Bernard), Gradus. Les procédés littéraires (Dictionnaire), Paris, Union générale d’Édition, collection « 10/18 », 1984, p. 89.

2. Congar (Yves Marie-Joseph), « Que faut-il entendre par “Déclaration” ? », La liberté religieuse, Paris, Cerf, collection « Unam Sanctam » (n. 60), 1967, p. 52.

3. Sous-titre de la Déclaration : De iure personæ et communitatum ad libertatem socialem et civilem in re religiosa.

4. Concile œcuménique Vatican II, Déclaration De libertate religiosa, n. 2.

5. Cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIæ, q. 2, a. 9, rép. : « Le fait même de croire est l’acte d’une intelligence qui adhère à la vérité divine sous l’empire d’une volonté que Dieu meut par Sa grâce : il s’agit bien d’un acte soumis au libre arbitre et ordonné à Dieu » (cité par le Catéchisme de l’Église catholique, n. 155).

6. Concile œcuménique Vatican II, loc. cit.

7. Cf. Regnat, n. 28, 14 septembre 2008, p. 8.

8. Concile œcuménique Vatican II, loc. cit., n. 3.

9. Ibid., n. 4.

10. Ibid., n. 7.

11. Cf. Regnat, n. 29, 6 octobre 2008, p. 19.

12. Cf. Ac 4 12.

13. Cf. Jn 10 11-13.

14. Cf. Concile œcuménique Vatican II, Déclaration De Ecclesiæ habitudine ad religiones non-christianas, n. 3.

15. Ibid., n. 2.