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On est dans la mouise !

Le 7 janvier dernier, suite à la fermeture de l’usine Marbot-Bata sise sur le territoire de son diocèse, Mgr Michel Mouïsse, évêque de Périgueux et Sarlat, publiait une déclaration dans laquelle il exprime sa solidarité avec les nouveaux chômeurs, ainsi que l’invitation à un « sursaut d’humanité et de fraternité » pour que chacun puisse apporter sa « contribution à l’édification d’une société plus juste et plus humaine [1] ». La cause de la situation dénoncée viendrait de ce qu’ait été privilégiée « une production à l’étranger sous le prétexte d’un moindre coût ». Et l’évêque de s’interroger sur « l’amère impression que la personne humaine ne compte pour rien ».

Ce qui nous interroge, nous, à la lecture de ce texte, c’est qu’un évêque catholique, censé, en tant que tel, avoir le souci non seulement de la compréhension de ce mot de catholique, mais encore de son extension, pleure de ce que certains hommes perdent leur travail, mais ne se réjouisse pas de ce que d’autres, à cause de cela même, en trouvent… Car en effet, si la délocalisation signifie la perte de leur travail pour les uns, elle signifie l’aubaine d’un travail pour d’autres ! Qu’est-ce qui, au regard d’un catholique, par définition universel, doit l’emporter : pleurer la perte du travail des uns, ou se réjouir de l’opportunité de travail des autres ? Autrement dit, il ne suffit pas de pleurer avec ceux qui pleurent pour être cohérent avec soi-même ! D’un évêque, représentant du Christ Roi des nations, n’est-on pas en droit d’attendre autre chose qu’une déclaration d’apitoiement facile qui sent le factice parce qu’elle ne coûte rien et ne propose rien ?! En effet, que veut dire souhaiter « notre contribution à l’édification d’une société plus juste et plus humaine » si les interlocuteurs entendent la justice et l’humanité décrétées à la majorité du jour ? Langage de dupe !

Cette affaire n’était-elle pas une occasion rêvée pour l’évêque de dénoncer le libéralisme sauvage et fustiger le mondialisme, expression achevée de la Révolution, négation de toute transcendance, rien d’autre que « la haine de tout ordre religieux et social que l’homme n’a pas établi et dans lequel il n’est pas roi et Dieu tout ensemble [2] » ?! En ce temps de réflexion sur notre identité nationale, n’eût-il pas été bienvenu pour un évêque de rappeler « le principe de l’Économie divine envers les “nations”, c’est-à-dire envers les hommes regroupés “d’après leur pays, chacun selon sa langue, et selon leurs clans” (Gn 10 5) [3] » ?

« Cet ordre à la fois cosmique, social et religieux de la pluralité des nations, confié par la Providence divine à la garde des anges, est destiné à limiter l’orgueil d’une humanité déchue qui, unanime dans sa perversité, voudrait faire par elle-même son unité à la manière de Babel [4]. »

En sorte que la cause du mal par lui là déploré soit nommée : le reniement de notre identité nationale !

Le libéralisme économique est en effet ennemi des nations puisque la liberté de circulation des marchandises et des personnes postule l’abolition des frontières. C’est pourquoi il œuvre à la création d’un gouvernement mondial en lieu et place des gouvernements nationaux. Il y est aujourd’hui aidé par les grands problèmes qui vont se mondialisant. La Tour de Babel n’est pas seulement de l’histoire ancienne, mais l’annonce de ce que nous voyons se mettre en place : un empire qui, grâce au progrès technique, atteint à l’universalité matérielle, laquelle abolit la conscience d’une universalité supérieure, spirituelle, et par là-même la dignité humaine, qui lui est connaturelle par la connaissance qu’elle en a.

À l’heure où, « prises isolément, les communautés politiques ne sont plus à même de résoudre convenablement leurs plus grands problèmes par elles-mêmes [5] », qui d’autre que l’Église catholique a mission et grâce pour résister à l’utopie du mondialisme, et offrir de quoi unifier le monde sans renier les différentes appartenances intermédiaires [6] ? À quoi cela sert-il que notre Pape ait publié sa dernière encyclique sur la Doctrine Sociale de l’Église dans laquelle il rappelle que « l’annonce du Christ est le premier et le principal facteur de développement [7] » ? N’eût-il pas fallu rappe[9]ler que « si la nature, et en premier lieu l’être humain, sont considérés comme le fruit du hasard ou du déterminisme de l’évolution, la conscience de la responsabilité s’atténue dans les esprits [8] » ? Pourquoi ne pas avoir enseigné que la fraternité « naît d’une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés le premier, nous enseignant par l’intermédiaire du Fils ce qu’est la charité fraternelle [9] », et que « sans la perspective d’une vie éternelle, le progrès humain demeure en ce monde privé de souffle [parce que, sans Dieu,] le développement est nié ou confié aux seules mains de l’homme, qui s’expose à la présomption de se sauver par lui-même et finit par promouvoir un développement déshumanisé [10] » ?

Si « la mondialisation réclame certainement une autorité, puisque est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble [11] », l’Église n’est pas et ne travaille cependant pas à la création d’un Super-État mondial, négateur des naturelles différences, mais souhaite que l’autorité requise soit « exercée de manière subsidiaire et polyarchique, pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté, et, d’autre part, être concrètement efficace [12] ». En défendant l’homme créé et sauvé par Dieu, l’Église est la seule institution à offrir les clés du développement réaliste et durable que le mondialisme, à l’instar du communisme, ne peut que précipiter dans le chaos.

Ce n’est certes pas l’idéologie des « droits de l’homme » qui peut constituer pour les hommes le fondement capable de les unir, puisque, privée de transcendance, elle ne peut leur permettre d’aller au-delà de leurs intérêts et différences. Seule la doctrine sociale de l’Église, fondée sur la loi naturelle, et grâce à la mise en œuvre du principe de subsidiarité, rend possible un accord qui puisse être unanime sans être imposé par la force ! Pourquoi Mgr Mouïsse n’a-t-il pas saisi l’occasion de montrer l’Église comme la Bonne Nouvelle attendue, le lieu où « Dieu révèle l’homme à l’homme, la raison et la foi [collaborant] pour lui montrer le bien [13] » ?

1. La Documentation catholique, n. 2439, 7 février 2010, p. 141.

2. Gaume (Jean-Joseph), La révolution, recherches historiques sur l’origine et la propagation du mal en Europe, depuis la Renaissance jusqu’à nos jours, t. 1, Paris, Gaume, 1856, p. 16.

3. Catéchisme de l’Église catholique, n. 56.

4. Ibid., n. 57.

5. B. Jean XXIII, Lettre encyclique Mater et Magistra, 15 mai 1961, n. 203 (La Documentation catholique, n. 1357, 6 août 1961, col. 979-980).

6. Cf. Concile œcuménique Vatican II, constitution De sacra Liturgia, n. 26.

7. Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, n. 8 (La Documentation catholique, n. 2429, 2 août 2009, p. 755).

8. Ibid., n. 48 (loc. cit., p. 777).

9. Ibid., n. 19 (loc. cit., pp. 760-761).

10. Ibid., n. 11 (loc. cit., p. 757).

11. Ibid., n. 57 (loc. cit., p. 783).

12. Id.

13. Ibid., n. 75 (loc. cit., p. 791).