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Peut-on ainsi critiquer des évêques ?

BombeLes articles de Charles Brun publiés dans les deux derniers numéros de Regnat [1] ont suscité quelques remous chez certains membres du diocèse parisien. Le fait est que notre collaborateur avait pris pour cible le personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris, et, très légitimement, certains de ses clercs ont cru bon de nous faire savoir leur vive désapprobation.

Pour notre part, en tant que directeur d’une publication dans laquelle, comme il est précisé au bas de l’ours, « les articles publiés n’engagent que leurs auteurs », nous souhaitons, sinon panser les blessures qui auraient été infligées par cette lecture, au moins faire connaître les raisons pour lesquelles nous avons pris la responsabilité de publier ces deux articles, ainsi que les sentiments que nous inspirent les réactions qu’ils ont provoquées.

Le premier article de Charles Brun a ainsi été jugé « tout simplement scandaleux et stupide », et le deuxième « tout aussi pitoyable ». Soit. Il eût été sans doute plus constructif de rédiger une justification des propos épiscopaux critiqués par M. Brun, un peu plus étayée que celle qui nous était déjà parvenue d’un des proches collaborateurs du personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris. Elle eût été volontiers publiée ; Regnat se veut aussi un lieu d’échange entre catholiques de bonne volonté et capables d’un peu de réflexion. Quoi qu’il en soit, il se trouve que certains fidèles ne partagent pas, pour des raisons d’ailleurs très diverses, l’admiration apparemment sans bornes que vouent ces clercs au personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris. Ont-ils le droit de le faire savoir ? D’après la tradition et le droit de l’Église, il semble que oui, restant saufs le respect et la charité [2].

[2] M. Brun, ayant lu les propos adressés peu après la dernière fête de Pâques au ministre de l’Intérieur alors en exercice [3] par le personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris, les a trouvés indignes d’un pasteur de l’Église catholique et l’a fait savoir. Évidemment, c’est la susceptibilité de chacun qui mesure si le respect et la charité ont été gardés. De fait, la sensibilité contemporaine passablement efféminée a tendance à s’effaroucher de la moindre ombre de critique et du plus léger soupçon de reproche…

Tant pis. Regnat revendique un christianisme viril, dans la ligne des grands évêques qu’étaient les saints Cyprien, Cyrille ou Augustin, ou d’un grand docteur comme saint Jérôme, pour qui la charité n’empêchait nullement d’envoyer de respectueuses volées de bois vert ficelées de ronces aux prochains sujets de leurs critiques, papes compris. Qu’on relise attentivement les secondes lectures des vingt-quatrième et vingt-cinquième semaines de l’Office des lectures ; manifestement, la liturgie ne réprouve pas encore ce style d’expression. Mais on pourrait nous objecter que nous ne sommes ni évêques ni docteurs. Certes. Disons alors que Regnat se situe aussi, le talent en moins sans aucun doute, dans la ligne d’un Georges Bernanos, qui ne s’est jamais embarrassé de scrupules pour dire leur fait à des évêques timorés mitrés de guimauve (voir par exemple la critique de l’épiscopat espagnol dans Les grands cimetières sous la lune [4]). L’Église ne l’a pas encore excommunié, profitons donc de son patronage [5]. Mais on a tout à fait le droit de ne pas aimer Bernanos. Quoi que…

Il n’en reste pas moins que, style mis à part (nous aurions quant à nous formulé les choses différemment), les critiques de M. Brun nous ont paru fondées. Nous regrettons le temps où un Bossuet, par exemple, se permettait d’interdire à un fornicateur adultère de faire ses Pâques – certes, c’était en 1675, et ledit fornicateur adultère n’était que Louis XIV [6]… Et nous aurions aimé, entre autres choses, que le personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris appelât à la pénitence publique la pécheresse publique (divorcée) qui logeait jusqu’au printemps dernier place Beauvau, et qui prétendait malgré tout vouloir s’« associer de tout cœur à la joie et à l’Espérance de l’Église et de ses membres [7] » à l’occasion de Pâques. Peut-on à ce point se payer de mots ?!

« Chesterton parlait jadis des vertus chrétiennes devenues folles. Il arrive en effet que les vertus chrétiennes deviennent folles. Mais il y a la folie furieuse. Il y a aussi le gâtisme. La résignation chrétienne est une vertu virile, qui suppose un choix raisonné entre le refus et l’acceptation de l’injustice. Elle me semble donc bien loin d’être à la portée de tout le monde. On rencontre le plus souvent à sa place une espèce d’indifférence hébétée au malheur des autres. La résignation chrétienne, il y a des siècles, allait partout la tête haute, les yeux ardents, les mains sagement croisées sur son cœur, vers les échafauds et les bûchers. Elle est assise aujourd’hui les mains pendantes, les yeux vagues au coin d’un feu qui ne la réchauffe pas. Oh ! je sais bien que ces vérités actuelles ne sont pas du goût des pasteurs qui prêchent cette résignation-là comme les prêtres des catacombes prêchaient le martyre. Tant pis ! Lorsqu’ils nous répètent, comme jadis les évêques et les archevêques de la collaboration vichyssoise : “Résignez-vous !…”, nous ne sommes pas dupes, nous savons très bien ce que cela veut dire : “Résignez-vous à avoir des pasteurs tels que nous…” »

Bernanos (Georges), La liberté pour quoi faire ?, Paris, Gallimard, collection « Idées » (n. 273), 1953 (édition 1972), p. 106.

Au lieu de cela, la réponse épiscopale est effectivement d’une platitude et d’un relativisme indignes d’un « héraut de la foi [8] », dont la première tâche est d’enseigner les nations en leur prêchant l’Évangile [9], « à temps et à contretemps [10] ». Au nom de quoi l’Église, Mater et Magistra, devrait-elle renoncer à « régenter les consciences » et se résigner à la mise en œuvre d’un « chemin qui peut être autre que bien des conformismes ambiants [11] » ?! Ce plaidoyer pour « l’intelligence humaine » sans un mot du péché qui entrave son exercice, qu’est-ce donc, si ce n’est du [3] naturalisme ? Où est l’appel incontournable à la conversion et à la repentance ? À vrai dire, nous serions-nous intéressés nous-mêmes à ces propos que nous n’aurions pu nous montrer moins critique que M. Brun…

À ce stade, il n’est sans doute pas inutile de rappeler une différence fondamentale entre le droit et le fait. De droit, les évêques sont les « successeurs des apôtres [12] », les « sarments par lesquels se transmet la semence apostolique [13] », « hérauts de la foi, […] docteurs authentiques, […] témoins de la vérité divine et catholique [14] », etc. De fait, il n’en est pas toujours ainsi. Et ce n’est pas nouveau. Derrière la plupart des hérésies et schismes répertoriés dans l’histoire de l’Église se trouvent des évêques qui en assurèrent la promotion, qu’ils en fussent eux-mêmes à l’origine ou qu’ils en soutinssent les initiateurs – prêtres ou religieux. En d’autres termes, si les évêques ont reçu pour mission de gouverner leurs églises à la suite des apôtres, rien ne permet de préjuger qu’ils s’en acquitteront correctement.

Quelques exemples, entre mille : Paul de Samosate (IIIe s.), Élipand de Tolède († 807) et Félix d’Urgel († 818) pour l’adoptianisme ; Julien d’Halicarnasse († c. 527) pour l’aphthartodocétisme ; Apollinaire de Laodicée (IVe s.) pour l’apollinarisme ; Acace de Césarée († 366), Eudoxe de Constantinople († 370), Eunome de Cyzique (IVe s.), Eusèbe de Nicomédie (280-341), Saturnin d’Arles (IVe s.), Ursace de Singidunum (IVe s.), Wulfila (IVe s.) et tant d’autres pour l’arianisme ; Macédonios de Constantinople (IVe s.) pour le macédonianisme ; Sévère d’Antioche († 538) pour le monophysisme ; Sergius de Constantinople († 638) pour le monothélisme ; Jean Ier d’Antioche (Ve s.) et Nestorius de Constantinople (380-451) pour le nestorianisme ; Priscillien d’Avila († 385) pour le priscillianisme ; etc.

Dans son opuscule bien connu sur l’importance de la Tradition dans l’économie de la Révélation, saint Vincent de Lérins (Ve s.) évoquait justement la faillite presque totale de l’épiscopat lors de la crise arienne :

« Quand le venin de l’arianisme eut infecté, non plus une faible partie, mais la presque totalité de l’univers, alors que tous les évêques de langue latine s’étaient laissés séduire, les uns par la violence, les autres par la ruse, et qu’une sorte de nuage obscurcissait les esprits et leur dérobait, en un si grand trouble, la véritable route à suivre, tout ce qu’il y avait de vrais disciples et de vrais adorateur du Christ préférèrent la foi antique à de perfides innovations et se préservèrent ainsi de la contagion du fléau [15]. »

En un temps – lointain – où ces considérations relevaient du sens commun, Tertullien (c. 155-235) pouvait apostropher ses lecteurs ainsi :

« Eh quoi ? si un évêque, si un diacre, si une veuve, si une vierge, si un docteur, si un martyr même s’écartent de la règle [de foi], faudra-t-il pour cela que l’hérésie devienne vérité ? Jugeons-nous de la foi d’après les personnes ou des personnes d’après la foi [16] ? »

… avant de rappeler ce qu’un chrétien ne devrait jamais oublier :

Ipse traditor Christi de apostolis fuit.

« Celui qui a livré le Christ fut lui-même un des apôtres [17]. »

Le père de l’histoire ecclésiastique, Eusèbe de Césarée (c. 265-340), évêque lui-même, n’hésitait pas à dire de son collègue Paul de Samosate, déjà cité plus haut :

« Ce n’est pas un évêque, mais un sophiste et un charlatan [18]. »

Heureuse époque où, restant saufs le respect et la charité, on savait encore appeler un chat un chat et un gaulliste un salaud. Mais nous nous égarons…

Nous pourrions ainsi multiplier à l’envi les citations pour, au final, rappeler simplement que le dogme de l’infaillibilité épiscopale n’existe pas [19]. Et celui de l’infaillibilité curiale encore moins. Ce n’est pas parce que le personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris (ou d’ailleurs) affirme ceci – ou que Monsieur le [4] Curé allègue cela – que le personnage que les convenances nous obligent à nommer Son Éminence le cardinal archevêque de Paris – ou Monsieur le Curé – a raison et tient des propos orthodoxes. Deux mille ans d’histoire ecclésiastique l’attestent. Et c’est pour avoir méprisé les leçons de l’histoire qu’une génération entière de chrétiens, celle des années 1960-1970, a laissé un clergé et un épiscopat devenus subitement fous – il n’y a pas d’autre mot – liquider la liturgie, saborder le catéchisme, vider les séminaires et les couvents, et conduire à l’apostasie la génération suivante…

« Oui, mais Monsieur le Curé a dit que c’était le Concile qui l’avait dit… », « Oui, mais le “Père Évêque” a dit que c’était le Pape qui l’avait dit… » À ceux qui n’iront jamais vérifier ce que le Concile, le Pape ou le boucher d’en face ont réellement pu et voulu dire, on fera toujours avaler des couleuvres grosses comme des serpents d’Éden – souvenez-vous, « le plus rusé de tous les animaux des champs que le Seigneur Dieu avait faits [20] », qui assurait justement : « Alors, Dieu a dit que [21]… »

Il faut toujours vérifier ce que Dieu, le Pape, le Concile, ou le boucher d’en face, ont dit. Sait-on jamais…

Par exemple, « le saint Concile enseigne que les évêques, en vertu de l’institution divine, succèdent aux Apôtres, comme pasteurs de l’Église, en sorte que, qui les écoute, écoute le Christ, qui les rejette, rejette le Christ et celui qui a envoyé le Christ [22]. » C’est clair, c’est net. Mais ce n’est pas tout. Le même saint Concile, quelques paragraphes plus loin, précise que ce sont « les évêques qui enseignent en communion avec le Pontife romain [qui] ont droit, de la part de tous, au respect qui convient à des témoins de la vérité divine et catholique [23]. » C’est tout aussi clair et net. On distingue le droit et le fait. Ce qui doit être, mais qui n’est pas toujours.

CouvertureNous ne nous étendrons pas ici sur l’absence réelle de communion entre l’épiscopat français, pris dans son ensemble, et le Pontife romain. La démonstration, accablante, en a déjà été faite par d’autres. Rappelons notamment l’intéressante étude commise il y a déjà plus de vingt ans par un « témoin de l’extérieur » que connaissent bien les lecteurs du mensuel La Nef, l’universitaire luthérien François-Georges Dreyfus : Des évêques contre le pape. Essai sur la crise du catholicisme français, Paris, Grasset, 1985. Ou, plus récemment, Le livre noir des évêques de France, Issy-les-Moulineaux, Renaissance catholique, collection « Controverses », 2006, du philosophe Rémi Fontaine.

Par ailleurs, sur le site de son association Pro Liturgia, notre ami Denis Crouan se fait régulièrement l’écho des innombrables abus liturgiques perpétrés un peu partout en France, au vu et au su des évêques, quand ceux-ci ne sont pas eux-mêmes les auteurs desdits abus. En communion avec Rome ?

À vrai dire, la crise de la liturgie (qui est aussi une crise de la foi : lex orandi lex credendi) n’affecte pas uniquement notre pays, et les évêques français n’ont pas le monopole de la forfaiture. Prenons par exemple le cardinal Christoph Schönborn, archevêque de Vienne (Autriche), qui passe – indûment – pour être plutôt conservateur : grâce au site Gloria.tv, nos lecteurs pourront vérifier par eux-mêmes comment cet éminent théologien dominicain, membre de la Commission théologique internationale, l’un des principaux rédacteurs du Catéchisme de l’Église catholique, etc., s’y prend pour célébrer le Saint Sacrifice de la Messe…

Tout cela pour dire que nous ne regrettons absolument pas d’avoir publié les articles de Charles Brun.

« Il y a quelques mois je m’entretenais de la situation actuelle dans l’Église avec un évêque africain, qui est non seulement un des meilleurs évêques du continent noir, mais un des meilleurs de l’Église contemporaine. Avec ce bon sourire malicieux dont Dieu a éclairé les visages les plus sombres de l’humanité, il me disait : “Que voulez-vous ! L’Église, après le Concile, est un peu dans la même situation que nos armées africaines. On y a fait, du jour au lendemain, des généraux de gens choisis et formés pour n’être jamais que des sergents-chefs. Cela ne pourra jamais marcher tant qu’on ne sera pas sorti de cette situation.” J’avoue qu’il me paraît que cet évêque mettait lui-même le doigt sur la plaie actuelle de l’épiscopat. »

Bouyer (Louis), La décomposition du catholicisme, Paris, Aubier-Montaigne, collection « Présence et pensée », 1968, p. 148.

1. « Mgr Vingt-Trois va-t-il démissionner ? », Regnat, n. 32, 2 juin 2009, p. 18 ; « Réponse à un Monseigneur », Regnat, n. 33, 23 juin 2009, p. 18.

2. Cf. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique De Ecclesia, n. 37 ; Code de droit canonique, can. 212.

3. Cf. La Documentation catholique, n. 2424, 17 mai 2009, pp. 513-514.

4. Paris, Plon, 1938. Nos lecteurs lettrés avaient déjà reconnu l’origine de certaine formule en italiques employée à plusieurs reprises dans cet éditorial…

5. Ledit patronage a d’ailleurs été accordé au centre paroissial de Saint-Louis d’Antin (Paris IXe), l’Espace Georges Bernanos

6. Cf. Regnat, n. 28, 14 septembre 2008, p. 14.

7. Cf. La Documentation catholique, n. 2424, 17 mai 2009, p. 513.

8. Cf. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique De Ecclesia, n. 25.

9. Cf. ibid., n. 24.

10. 2 Tm 4 2.

11. Cf. La Documentation catholique, n. 2424, 17 mai 2009, p. 514. Les italiques sont de nous.

12. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique De Ecclesia, n. 18.

13. Ibid., n. 20.

14. Ibid., n. 25.

15. S. Vincent de Lérins, Commonitorium, I, 4 (traduction de Pierre de Labriolle, Paris, Desclée De Brouwer, collection « Les Pères dans la foi », 1978, pp. 29-30). Les italiques sont de nous.

16. Tertullien, De praescriptione haereticorum, III, 5-6 (traduction de Pierre de Labriolle, Paris, Cerf, collection « Sources chrétiennes », n. 46, 1957, pp. 90-91).

17. Ibid., III, 11 (loc. cit., p. 91).

18. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 30, 9 (traduction de Gustave Bardy, Paris, Cerf, collection « Sagesses chrétiennes », 2003, p. 429).

19. Cf. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique De Ecclesia, n. 25 : « Les évêques, pris un à un, ne jouissent pas de la prérogative de l’infaillibilité. »

20. Gn 3 1.

21. Ibid.

22. Concile œcuménique Vatican II, constitution dogmatique De Ecclesia, n. 20.

23. Ibid., n. 25. Les italiques sont de nous.