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Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont mises [1] !

Créé en 1956 au sein de l’Institut Catholique de Paris, l’Institut Supérieur de Liturgie a fêté l’année dernière son cinquantième anniversaire. À cette occasion, un colloque fut organisé du 26 au 28 octobre, en présence du cardinal Francis Arinze, préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des Sacrements. Parmi les orateurs figuraient Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris et grand Chancelier de l’Institut Catholique, et Mgr Robert Le Gall, archevêque de Toulouse et président de la Commission épiscopale pour la liturgie et la pastorale sacramentelle ; La Documentation catholique a publié récemment le texte de leurs interventions [2], mais a curieusement passé sous silence le discours du cardinal Arinze

Notre ami Denis Crouan, le dynamique président de l’association Pro Liturgia, a heureusement pallié cette lacune en publiant ce discours dans son bulletin [3] – dont nous ne saurions trop conseiller la lecture. Les propos du cardinal Arinze tranchent effectivement avec l’irénisme conventionnel des deux archevêques. D’emblée, le cardinal affirme que le jubilé de l’Institut Supérieur de Liturgie ne saurait être « seulement une occasion pour rendre grâce », mais qu’il doit offrir aussi « l’opportunité de mener une réflexion, en vue d’un réexamen des orientations, afin de tracer clairement la route qu’il convient de suivre, et prendre des résolutions pour le futur » (n. 1).

Ces orientations à réexaminer sont bien connues, et dénoncées depuis longtemps par le Magistère. Le cardinal mentionne tout particulièrement « la place indue qui est accordée à la spontanéité, ou à la créativité, ou bien à une fausse idée de la liberté, ou encore à cette erreur qui a pour nom “horizontalisme”, qui consiste à placer l’homme au centre de la célébration liturgique au lieu de porter son attention vers le haut, c’est-à-dire vers le Christ et ses Mystères » (n. 2), « ce maniérisme ouvertement égocentrique que nos assemblées du dimanche sont parfois obligées de subir » (n. 3), les homélies qui « ressemblent pour une bonne part à des discours marqués par des considérations d’ordre sociologique, psychologique, ou, dans un style encore pire, politique » et qui « ne sont pas assez enracinées dans la Sainte Écriture, les textes liturgiques, la Tradition de l’Église et une théologie solide » (n. 4), « les tentatives de cléricalisation des laïcs » et « les efforts en vue d’une laïcisation du clergé » (n. 5).

Fustigeant les clercs « qui semblent incertains de leur mission, qui critiquent leur Église et lui désobéissent, et qui célèbrent leurs propres “liturgies” conformes à leurs choix personnels et à leurs théories » (n. 5), le cardinal rappelle qu’un prêtre qui entendrait « partager le rôle qu’il exerce dans la liturgie en tant que prêtre – et qui lui est donc strictement réservé – avec les fidèles laïcs » ferait preuve « de fausse humilité et d’une conception inadmissible de la démocratie ou de la fraternité » (ibid.).

On note aussi dans ce discours un emploi fréquent du conditionnel, qui laisse entendre que les choses ne sont pas telles qu’elles devraient être : « un Institut Supérieur de Liturgie semblable à celui-ci pourrait s’efforcer de rendre certains services » (n. 1) ; « un Institut de Liturgie devrait aider chaque personne, qui participe à une célébration liturgique, à apprécier [la vérité théologique] » (n. 3) ; « un Institut Supérieur de Liturgie, comme toute faculté de théologie, devrait aider le peuple à comprendre que le sacerdoce ministériel est une partie intégrale et constitutive de la structure de l’Église » (n. 5) ; « un Institut Supérieur de Liturgie devrait être une maison où règne la lumière et l’amour. Il devrait donc préparer des experts aptes à informer et à donner eux-mêmes une formation en matière liturgique » (n. 7) ; « les instituts d’études liturgiques devraient mettre à la disposition des fidèles les moyens nécessaires pour qu’ils soient capables de rejeter la banalisation, la désacralisation et la sécularisation » (ibid.) ; « les instituts liturgiques devraient aussi aider le peuple à mieux apprécier le lien existant entre, d’une part, la célébration du Sacrifice eucharistique et, d’autre part le respect et l’adoration envers la Sainte Eucharistie en dehors de la Messe, en favorisant des pratiques telles que la visite du Saint-Sacrement, la Bénédiction eucharistique, l’Adoration eucharistique, les Processions ou les Congrès eucharistiques » (ibid.).

Peut-on en déduire que l’Institut Supérieur de Liturgie de Paris ne remplit pas complètement sa mission ? On peut au moins se poser la question à la lecture d’un entretien accordé par son directeur, le Frère Patrick Prétot (bénédictin), à l’hebdomadaire Paris Notre-[14]Dame [4]. À la question « La réforme liturgique issue du concile Vatican II a-t-elle supprimé le latin pour la célébration de la messe ? », Frère Patrick rappelle que la constitution De Sacra Liturgia stipulait : « L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (n. 36), et en conclut qu’« on peut, comme c’est le cas dans certains endroits en France, célébrer avec [les] livres liturgiques latins qui ont servi de base aux éditions dans les diverses langues vernaculaires ». On aimerait comprendre : comment une règle simple – la conservation de l’usage de la langue latine –, dont l’application devrait être quasi universelle, n’est en fait appliquée que « dans certains endroits en France » ? Par quel artifice sémantique passe-t-on ainsi d’une norme – on doit conserver l’usage de la langue latine – à une possibilité – on peut célébrer avec les livres liturgiques latins ?

L’argument mis en avant est la suite du texte conciliaire :

« Toutefois, soit dans la messe, soit dans l’administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l’emploi de la langue du pays peut être souvent très utile pour le peuple : on pourra donc lui accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants. »

Pour autant que nous sachions, nul ne conteste le bien-fondé de l’emploi des langues vernaculaires dans la liturgie, mais il convient de ne pas faire dire à la constitution conciliaire ce qu’elle ne dit pas. « L’emploi de la langue du pays » est une possibilité, pas une obligation, et une possibilité limitée à certaines parties de la liturgie ; en aucun cas il ne saurait mener à l’éradication de la langue latine, qui reste la langue liturgique officielle des rites latins. Or c’est bien une entreprise systématique d’éradication de la langue latine qui a été menée en France au cours des quarante dernières décennies, sous le couvert d’une interprétation pour le moins contestable de la constitution conciliaire.

« Après le concile s’est manifesté en divers endroits un fanatisme de la langue maternelle, qui ne se justifie nullement dans une société multiculturelle […]. Faisons même abstraction du fait qu’un texte ne devient pas automatiquement compréhensible pour tous parce qu’on le traduit dans la langue maternelle d’un chacun, même si nous touchons là à une question qui n’est pas sans importance. »

Ratzinger (Joseph), Un chant nouveau pour le Seigneur. La foi dans le Christ et la liturgie aujourd’hui, traduit de l’allemand par Joseph Feisthauer, Paris, Desclée, 1995, p. 185.

La même interprétation et le même fanatisme ont conduit à l’éradication du chant grégorien, alors que la constitution conciliaire De Sacra Liturgia spécifiait bien que « l’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, doit occuper la première place » (n. 116).

« À beaucoup Vatican II apparaissait comme un commencement absolument nouveau et comme le point de départ d’un dynamisme conciliaire qui allait continuer, comme une première étincelle qui allait faire apparaître bientôt les textes du Concile comme dépassés. C’est ainsi que le renouvellement officiel de la liturgie déjà allait parfois au-delà des affirmations directes du Concile, par exemple pour ce qui concerne l’étendue de l’usage de la langue du peuple. »

Kasper (Walter), La théologie et l’Église, traduit de l’allemand par Joseph Hoffmann, Paris, Cerf, collection « Cogitatio Fidei » (n. 158), 1990, pp. 411-412.

Dans son discours à l’Institut Supérieur de Liturgie, le cardinal Arinze rappelait également que « dans le diocèse, l’Évêque est le premier dispensateur des Mystères du Christ. Il est le modérateur, le promoteur et le gardien de toute la vie liturgique de l’Église diocésaine » (n. 6). Il n’est pas sûr que les deux archevêques présents lors du jubilé de l’Institut en soient bien conscients.

Certes, Mgr Vingt-Trois reconnaît « les exagérations ou les maladresses qui ont accompagné [la] mise en œuvre [de la réforme liturgique] », « des mises en œuvre parfois maladroites ou brutales, qui ont pu donner le sentiment d’une rupture de tradition », « certaines fantaisies ou certaines dérives liturgiques, [sous lesquelles] on a pu identifier une auto-célébration de l’assemblée elle-même substituée à la célébration de l’œuvre de Dieu, voire l’annonce d’un nouveau modèle d’Église [5] ». Mais de toute évidence, pour l’archevêque de Paris, ces « tristes événements » appartiennent au passé. Or il suffit d’aller dans n’importe quelle église parisienne pour constater que les dérives et fantaisies liturgiques subsistent à peu près partout, y compris à l’église cathédrale…

Depuis son départ de l’abbaye Sainte-Anne de Kergonan, dont il fut l’Abbé pendant dix-huit ans, pour l’évêché de Mende en octobre 2001, Dom Robert Le Gall ne cesse de décevoir. Le prix, ou le poids, de la mitre ? Liturgiste réputé [6], le nouvel archevêque de Toulouse a moins d’excuse que quiconque pour dire et écrire n’importe quoi. Chargé par la Conférence des Évêques de France de présenter l’édition française de l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis de notre Saint Père Benoît XVI, il était récemment interrogé par deux journalistes de l’hebdomadaire Famille [15] chrétienne :

« Que penser des indications très concrètes de Benoît XVI sur l’ars celebrandi, comme la recommandation, par exemple, de s’agenouiller pendant la consécration ?

– […] Pour ce qui est de l’agenouillement, il n’est pas très pratiqué chez nous. L’essentiel est de trouver une juste expression de notre respect devant la majesté infinie de Dieu qui se fait humble. On peut encourager l’agenouillement, mais je préfère une belle inclination profonde à un agenouillement fait avec ostentation [7] »…

Dieu trois fois saint ! Mais qu’est-ce donc qu’un « agenouillement fait avec ostentation » ? Une « belle inclination profonde » ne risque-t-elle pas non plus d’être ostentatoire ? Rappelons donc à Mgr Le Gall que la Présentation générale du Missel romain prévoit expressément que les fidèles doivent s’agenouiller pour la consécration, « à moins que leur état de santé, l’exiguïté des lieux ou le grand nombre des assistants ou d’autres juste raisons ne s’y opposent [8] ». À ce sujet, il faut d’ailleurs remarquer avec quelle ingéniosité proprement diabolique on s’est acharné en de très nombreuses églises à supprimer les prie-Dieu et à disposer les sièges de sorte qu’on ne puisse plus s’agenouiller. Ce qui peut effectivement obliger les fidèles à se placer dans l’allée centrale ou les allées latérales pour s’agenouiller ; ce n’est pas alors par ostentation, mais tout simplement par nécessité pratique !

Rappelons également à Mgr Le Gall que l’« inclination profonde », toujours d’après la Présentation générale du Missel romain, est réservée à des moments bien précis de la messe :

« On incline le corps, par ce qu’on appelle l’inclination profonde : à l’autel, s’il n’y a pas de tabernacle avec le Saint-Sacrement ; aux prières Purifie mon cœur et Humbles et pauvres ; dans le Symbole, aux mots Par l’Esprit Saint, il a pris chair ; et dans le Canon romain, aux mots Nous t’en supplions. La même inclination est faite par le diacre, quand il demande la bénédiction avant de proclamer l’Évangile. En outre, le prêtre s’incline un peu, à la consécration, quand il dit les paroles du Seigneur [9]. »

Notre Saint Père vient de le rappeler :

« Là où les prêtres et les responsables de la pastorale liturgique s’emploient à faire connaître les livres liturgiques et les normes liturgiques en vigueur, mettant en évidence les grandes richesses de la Présentation générale du Missel romain et de la Présentation des Lectures de la Messe, la célébration eucharistique en tire profit. Dans les communautés ecclésiales, on croit peut-être déjà les connaître et pouvoir porter un jugement éclairé sur elles, mais, souvent, il n’en est pas ainsi [10]. »

Démonstration vient d’en être faite, à l’encontre du président de la Commission épiscopale pour la liturgie et la pastorale sacramentelle…

Remarquons enfin, dans la conférence donnée par l’archevêque de Toulouse lors du jubilé de l’Institut Supérieur de Liturgie, une petite phrase assassine qui ne manque pas de nous réjouir :

« Il est dommage que la Congrégation [pour le Culte divin et la discipline des sacrements] paraisse parfois trop attentive à des courriers venus de France qui relèvent de réelles anomalies ou irrégularités dans les pratiques liturgiques, mais sorties de leur contexte [11]. »

Nous avons ici la preuve que les évêques français se font régulièrement remonter les bretelles lors des visites ad limina, et que les plaintes envoyées à Rome sont bien reçues et utilisées. Rappelons donc à nos lecteurs qu’il convient de signaler systématiquement tous les abus en matière liturgique à l’Ordinaire concerné, avec copie à :

Son Éminence le Cardinal X…
Préfet de la Congrégation pour le Culte divin
I – 00120 CITÉ DU VATICAN

« Il est reconnu à tout catholique, qu’il soit prêtre, diacre ou fidèle laïc, le droit de se plaindre d’un abus liturgique, auprès de l’Évêque diocésain ou de l’Ordinaire compétent équiparé par le droit, ou encore auprès du Siège Apostolique en raison de la primauté du Pontife Romain. »

Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements, Instruction Redemptionis Sacramentum, 25 mars 2004, n. 184 (La Documentation catholique, n. 2314, 16 mai 2004, p. 490).

Il est rare que le Saint-Siège accuse réception des courriers qui lui sont adressés, mais ceux-ci sont bel et bien lus, conservés et exploités en temps opportun. Et nous avons personnellement constaté à plusieurs reprises qu’une lettre adressée à un évêque ou à un simple prêtre suscitait beaucoup plus d’attention lorsque était mentionné en bas de page qu’une copie en était envoyée à tel ou tel dicastère romain. Que nos lecteurs n’hésitent donc pas à faire remonter des informations à Rome, qui en a bien besoin pour connaître l’état réel de celle qui fut la fille aînée de l’Église.

1. Molière, Le misanthrope, I, 2, v. 325.

2. La Documentation catholique, n. 2376, 18 mars 2007, pp. 270-276.

3. Pro Liturgia, n. 215, décembre 2006, pp. 2-5. Le discours du cardinal Arinze peut également se trouver sur Internet, par exemple sur Cérémoniaire.net.

4. Paris Notre-Dame. L’hebdo des catholiques à Paris, n. 1160, 26 octobre 2006, pp. 12-13.

5. La Documentation catholique, n. 2376, 18 mars 2007, pp. 271-272.

6. La Liturgie dans l’ancienne Alliance, Chambray-lès-Tours, CLD, collection « La Liturgie célébration de l’alliance » (n. 2), 1982 ; La Liturgie dans la nouvelle Alliance, Chambray-lès-Tours, CLD, collection « La Liturgie célébration de l’alliance » (n. 3), 1982 ; Dictionnaire de liturgie, Chambray-lès-Tours, CLD, 1983 (3e édition : 1987) ; La Liturgie de l'Église. Mystère, signes et figures, Chambray-lès-Tours, CLD, 1990 ; La messe au fil de ses rites, Chambray-lès-Tours, CLD, 1992 (nouvelle édition : 2001).

7. Famille chrétienne, n. 1523, 24 mars 2007, p. 25. Cf. Benoît XVI, exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis, 22 février 2007, n. 65 (La Documentation catholique, n. 2377, 1er avril 2007, p. 329).

8. Présentation générale du Missel romain, n. 21 (édition 1989), n. 43 (édition 2000). Le texte intégral de la Présentation figure en tête des missels d’autel. L’édition 1989 a fait l’objet d’une publication séparée : Pour célébrer la messe. Traduction officielle de la Présentation générale du Missel romain, Chambray-lès-Tours, CLD, 1990.

9. Ibid., n. 234b (édition 1989), n. 275b (édition 2000).

10. Benoît XVI, op. cit., n. 40 (loc. cit., p. 320).

11. La Documentation catholique, n. 2376, 18 mars 2007, p. 276.