Logo Regnat
Best viewed with God
Gratuité évangélique
Jésus
Viewable With Any Browser Campaign
CSS valide
Valid XHTML 1.0 Transitional

Au sujet de l’orientation du prêtre durant la célébration eucharistique

L’orientation du prêtre durant la célébration eucharistique est suffisamment emblématique pour focaliser à elle seule toute la différence de « sensibilité » entre les tenants de l’ancien rit, dit de saint Pie V, aujourd’hui appelé « forme extraordinaire [1] » du rit romain, et ceux du rit dit de Paul VI. Encore que le texte du rit dit de Paul VI ne dise pas de façon explicite que le prêtre doive faire face au peuple ; certaines indications invitent plutôt même à penser le contraire. Comme par exemple, avant la prière sur les offrandes : « Revenu ensuite au milieu de l’autel, le prêtre, en se tournant vers le peuple et en étendant puis en joignant les mains, invite le peuple à la prière en disant… [2] », ce qui laisse entendre que le reste du temps le prêtre n’est pas tourné vers le peuple, et a donc besoin qu’à ce moment-là, justement, on lui dise qu’il faille se tourner… Constatation qui ne rendra que plus difficile mon intention – ne rejetant ou ne méprisant en rien pour autant la convenance de la direction commune du prêtre et de l’assemblée vers l’orient –, de justifier comme n’étant pas moins valable – sinon même plus (!) –, la direction du prêtre tourné vers l’assemblée…

L’orientation du prêtre et de l’assemblée vers l’est, lieu du soleil levant et symbole cosmique du retour du Soleil de Justice, le Christ Jésus notre Seigneur, venant juger les vivants et les morts, ainsi que le cardinal Ratzinger l’a si bien exprimé dans son livre L’esprit de la liturgie [3], permet d’intégrer symboliquement l’univers dans l’expression liturgique de l’Église, et manifeste la condition inchoative, pérégrinante, de l’Église dans son attente eschatologique. Si tout cela est juste, je voudrais néanmoins faire remarquer plusieurs choses qui montrent que pour autant, cette orientation n’est pas en soi parfaite au point d’être exempte de défauts.

Le premier défaut tient à ce que la symbolique de l’attente du Christ exprimée par l’assemblée et le prêtre à sa tête tendus vers un même point, n’exprime pas en soi de façon absolument propre la foi du Peuple de Dieu, puisque d’autres peuples, comme le peuple juif, sont aussi dans l’attente… Pour prier, les musulmans se tournent eux-aussi vers un point particulier, la Mecque, lieu de leur accomplissement eschatologique. Que la direction de la prière exprime l’attente n’est donc pas propre à la foi chrétienne. La foi chrétienne ne peut donc exprimer ce qu’elle a de propre par une tension vers un lieu géographique et symbolique… même s’il reste vrai, bien sûr, que l’attente du retour du Christ conditionne toute sa prière.

Le deuxième défaut tient à ce que dans cette disposition symbolique, la séparation géographique du prêtre par rapport à l’assemblée des fidèles peut laisser penser que la différence des sacerdoces ministériel et baptismal n’est qu’une différence de degrés : être plus ou moins proche du point et du but vers lequel ensemble l’on tend, le Christ, en Qui tous seront tout [4]… La différence des sacerdoces n’est cependant pas de degrés, mais de nature [5]… Certes, l’on pourra dire que la présence du prêtre seul dans le sanctuaire indique cette différence de nature. Mais outre qu’il n’y a pas que le prêtre à pouvoir être admis dans le sanctuaire – les servants d’autel le sont aussi –, nous parlons ici de l’orientation du prêtre, et pas du lieu où il se tient, d’autant que la remarque peut aussi alors être portée au crédit du prêtre tourné vers l’assemblée, lequel se tient aussi dans le sanctuaire…

Ce qui caractérise la foi chrétienne, c’est l’entrée dans le Royaume des Cieux qui S’est fait tout proche [6] ! La Bonne Nouvelle, c’est que Dieu est là ! Lui à Qui justement la liturgie va permettre de nous rendre contemporains de Son sacrifice, de Sa mort et de Sa résurrection, pour que par Lui, avec Lui et en Lui, nous entrions en possession de la vie éternelle [7], rendus participants de la nature divine [8] ! C’est dire que l’orientation du prêtre et de l’assemblée à sa suite vers un lieu en dehors de celui où ils se tiennent ne rend pas symboliquement compte de l’essentiel de ce qui cons[10]titue l’acte eucharistique : « Le Royaume des Cieux est au milieu de vous [9] ! », « La réalité, c’est le Corps du Christ [10] ! »… La réalité est là, devant nos yeux, c’est le Corps du Christ ! Par l’Eucharistie, le Christ nous fait la Don de Sa présence réelle… Dieu est là ! Il ne s’agit pas de Le rater dans l’attente d’un ailleurs !

Bien sûr, Il est là et Il est encore à venir. Mais Il ne sera jamais pour personne à venir s’Il n’a pas d’abord pour lui déjà été là… C’est à partir de ce qui nous vivons ici et maintenant, par Lui et avec Lui, que nous pouvons espérer, sans trembler [11], attendre Son retour en dirigeant alors notre regard vers le point où le soleil se lève [12]

Outre la caractéristique de la Foi chrétienne s’exprimant dans l’annonce de la Présence du Royaume des Cieux dans l’Église et par l’Église, lorsque le prêtre fait face au peuple, la nature propre du ministère sacerdotal est aussi vraiment vécue par lui dans sa spécificité. En effet, par le sacrement de l’ordre, un baptisé devient participant du sacerdoce du Christ, en sorte que désormais, non content de s’offrir lui-même, comme n’importe quel baptisé se doit de le faire, en tant que membre du Corps du Christ, « par Lui, avec Lui et en Lui, à Toi, Dieu, le Père Tout-Puissant, dans l’unité du Saint-Esprit, tout honneur et toute gloire », il devient capable d’offrir le Sacrifice du Christ Lui-même, ou plutôt, c’est le Christ qui devient capable d’offrir par lui Son propre Sacrifice… Qui en effet pourrait jamais offrir au Père le sacrifice, la mort, la vie, d’un autre, et a fortiori du Fils de Dieu, sans encourir la Colère de Dieu ? Là est le fondement de la distinction de nature des sacerdoces : personne ne peut jamais offrir que son propre sacrifice. Or, par la participation au sacerdoce même du Christ, le prêtre offre réellement le sacrifice du Christ… et de cela, qui est capable sans y être appelé par le Christ Lui-même [13] ? Il est grand le mystère du sacerdoce : « C’est l’amour du Cœur de Jésus Lui-même », disait le saint Curé d’Ars. Le prêtre en tant qu’il agit in persona Christi est configuré au Christ époux livrant Sa vie par amour de Son peuple rassemblé pour La recevoir… Comme un époux aime son épouse jusqu’à lui donner son corps pour ne faire avec elle plus qu’une seule chair, ainsi, à la Messe, le Christ vient donner Son corps à Son épouse pour ne faire avec elle plus qu’une seule chair : l’Église, qui est le Corps du Christ… Voilà pourquoi il n’y a pas d’Église sans Eucharistie, ni d’Eucharistie sans prêtre… Aussi miraculeusement que le Verbe de Dieu S’est fait Jésus dans le sein de la Vierge Marie, par le mystère de notre participation à l’Eucharistie, Il Se fait nous, si toutefois nous voulons bien devenir Lui… « Accorde-nous, Seigneur notre Dieu, de trouver dans cette communion notre force et notre joie, afin que nous puissions devenir ce que nous avons reçu », demande la prière après la communion du vingt-septième Dimanche du Temps ordinaire… Bref, le prêtre ne peut jamais signifier aussi bien le Don que le Christ fait de Lui-même à Son épouse, et vivre donc son sacerdoce par lequel Le Christ rend présent le Sacrifice de Lui-même, qu’en faisant face à l’Église comme le Christ fait face à Son épouse dans l’offrande qu’Il lui fait de Lui-même… On ne se tourne pas le dos lorsque l’on s’aime, lorsque l’on veut se donner, mais on se fait face [14], dans une épreuve de vérité… Les prêtres ne sont-ils pas d’autres Christ ?

Au lieu d’être dirigée vers un point de fuite, l’assemblée fait face à un visage, celui de son Seigneur assumant celui de son prêtre, pour Se rendre présent, ici et maintenant, et lui offrir de s’unir à Son Sacrifice rédempteur par lequel toutes grâces sont obtenues et données. C’est cela qui est le propre de la célébration chrétienne : le Royaume des Cieux est au milieu de nous ! À nous d’y entrer, maintenant, plutôt que d’attendre qu’Il vienne à la fin du monde, où il sera trop tard pour le faire. Nous ne sommes pas ou plus des juifs, nous sommes devenus chrétiens.

Au total, et pour le moins, l’orientation vers le peuple ne me paraît donc pas d’une valence symbolique et théologique moindre dans le rit dit de Paul VI – non pas peut-être tel qu’il est officiellement prescrit mais tel qu’il est de facto quasiment partout célébré – que dans celui dit de saint Pie V. En visitant les catacombes romaines, je me souviens fort bien du guide nous ayant montré la base des quatre colonnes servant de support à un autel. Or celui-ci n’était pas collé à la paroi – et quelle n’est pas l’exiguïté de ces lieux ! Ce qui laisse entendre que le prêtre se tenait bien entre la paroi et l’autel, face à l’assemblée…

1. Cf. Benoît XVI, Lettre apostolique Summorum pontificum, 7 juillet 2007, art. 1 (La Documentation catholique, n. 2385, 5 août 2007, p. 703).

2. Présentation générale du Missel romain, n 146.

3. Traduit de l’allemand par Génia Català, Genève, Ad Solem, 2001.

4. Cf. 1 Co 15 28.

5. Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique De Ecclesia, n. 10.

6. Cf. Mt 10 7 ; Lc 10 9.

7. Cf. Jn 6 54.

8. Cf. 2 P 1 4.

9. Lc 17 21.

10. Col 2 17.

11. Cf. Rm 2 5, 5 9 ; 1 Th 1 10.

12. Cf. Mt 24 27.

13. Cf. He 5 4.

14. Cf. 1 Co 13 12 ; He 9 24 ; Ap 22 4.