Logo Regnat
Best viewed with God
Gratuité évangélique
Jésus !
Viewable With Any Browser Campaign
CSS valide
Valid XHTML 1.0 Transitional

Activités royalistes à la Libération : interview de Violette et Pierre d’André

Les abonnés du Lys Rouge connaissent un peu l’histoire du premier Lys Rouge et de son fondateur Jean-Marc Bourquin, qui présenta une liste royaliste aux municipales de Paris en 1945. Il y a quelques années nous avions acheté chez un bouquiniste la profession de foi et un bulletin de vote de cette liste sur laquelle figurait le vicomte Pierre d’André.

Que nous apprend le Dictionnaire de la politique française de Coston sur cette dernière personnalité ? « Auteur dramatique, né […] le 24 janvier 1914. […] Fondateur, après la guerre, de l’Association Royaliste Catholique […], qui publiait L’Étendard. Ensuite : critique cinématographique à Ouest-France, président de l’Office catholique français du cinéma […] [1]. » Il a créé avec sa femme Violette une revue consacrée au cinéma et à la télévision.

Toujours soucieux de recueillir des éléments permettant une histoire du royalisme après 1945, nous avons demandé à Yann Gweltaz, précieux collectionneur de vieux papiers et déjà auteur pour nous d’une « Histoire marginale et désenchantée de la naissance de la N.A.F. » (Lys Rouge, numéro 21), d’aller interroger Pierre et Violette d’André sur cette période obscure.

Yann Gweltaz – En l945, vous allez être l’un des premiers à reprendre le flambeau de l’idéal monarchique, alors que Maurras et ses compagnons subissent les avanies de l’« épuration » ; pouvez-vous nous rappeler cet épisode peu connu de l’histoire du monarchisme français, et tout d’abord votre passé politique ?

Pierre d’André – Mes antécédents politiques sont des plus succincts puisqu’à l’époque j’étais avocat et vierge de tout engagement au sein d’une formation quelconque ; ma femme et moi sommes royalistes de tradition familiale et mes seuls liens avec les représentants des mouvements royalistes se réduisaient à la lecture de revues et de livres.

Violette d’André – Quand j’avais dix ans, mes petites camarades me poursuivaient à l’école en criant : « Française, catholique, royaliste » ! C’était déjà ma devise, alors que j’habitais la Roumanie et que je n’avais donc aucun lien avec tous les mouvements royalistes…

Pierre d’André – C’est l’élection de l’assemblée constituante, le 6 novembre 1945, qui nous a permis d’exprimer nos convictions et nos sentiments profonds ; nous avions fait la connaissance, par l’intermédiaire d’amis communs, d’un nommé Jean-José Almira, qui voulait présenter une liste royaliste à Paris. Almira était un garçon étonnant qui, à la suite d’une blessure reçue à la tête, était devenu pratiquement bègue, mais ce défaut disparaissait lorsqu’il parlait en public ; il était alors un excellent orateur… Or, apprenant que Jean-Marc Bourquin présentait lui aussi une liste royaliste, nous nous sommes rencontrés et avons décidé de fusionner nos listes ; je ne me souviens plus des résultats, mais nous fûmes magistralement battus ; cela dit, nous n’y avions jamais beaucoup cru, il s’agissait plutôt d’affirmer une présence royaliste à un moment où il n’existait plus rien : Maurras avait des ennuis, suite à l’« épuration », et d’une façon générale, tout le mouvement royaliste était réduit à néant…

Yann Gweltaz – Qu’est-il alors advenu après ces élections ? Êtes-vous resté en contact avec vos colistiers ?

Pierre d’André – Non, nous nous sommes séparés, plus ou moins brouillés à cause des orientations « gauchisantes » d’Almira ; c’est pourquoi nous avons quitté le mouvement…

Violette d’André – Sur le papier à lettres d’Almira figurait le bonnet phrygien, car il considérait qu’il fallait réveiller toutes les traditions, y compris les traditions révolutionnaires ! Nous ne pouvions l’accepter, et il y eut rupture…

D’ANDRÉ (Pierre), Qui ? Quand ? Comment ?, Paris, L’Étendard, 1947.Pierre d’André – C’est peu de temps après, en 1947, que j’ai écrit Qui ? Quand ? Comment ?, qui résume toute notre doctrine et explique toute notre action. J’y envisageais le problème dynastique sur le plan historique ; chacun des prétendants, le comte de Paris, les Blancs d’Espagne et Naundorff, faisaient chacun l’objet d’un chapitre. En effet, pour le croyant un peu mystique, ce n'est sans doute pas par hasard si tout s’effrite après Louis XVI : le comte de Chambord mourant sans descendance, Philippe-Égalité assassinant son cousin, les Blancs d’Espagne qualifiés de princes étrangers, etc. Il y a là tout de même quelque chose de troublant, et je crois que c’est l’une des raisons pour lesquelles le mouvement royaliste ne décolle pas… Alors, après avoir envoyé les épreuves de cette brochure aux représentants des différents prétendants concernés, nous avons reçu une lettre de félicitation de [35] Dominique Clauzel, représentant des Blancs d’Espagne, ainsi qu’une lettre d’approbation du Marquis de Castellane, représentant de Naundorff. Par contre, nous n’avons pas reçu de réponse directe du représentant du comte de Paris, M. Delongraye-Montier ; mais ce dernier fit paraître le communiqué suivant dans Ici France, le journal officiel du Prince :

« J’apprends qu’une publication appelée L’Étendard, affichant une étiquette catholique royaliste, était diffusée à Paris et dans certains départements. Je tiens à préciser que ce journal et ce mouvement n’engagent que leurs promoteurs, et ne peuvent être considérés comme l’expression ou l’un des instruments de la propagande royaliste officielle. »

Ce communiqué, qui ne comporte ni argument, ni réfutation, est donc quand même une réponse, sous forme de désaveu voilé, puisque M. Delongraye-Montier a été tenu au courant de la naissance de L’Étendard (il m’en a accusé réception par lettre datée du 6 mars 1946) et de la publication du livre Qui ? Quand ? Comment ?, que je lui avais adressé…

Cela pour la petite histoire… C’est à ce moment que nous nous sommes dit : devant cette confusion dans le problème dynastique, devant cette difficulté de prendre parti, notre position sera d’être pour l’Élu de Dieu, et de nous contenter de défendre le principe de la Monarchie de droit divin ; quant à la personne, l’Élu de Dieu, le Seigneur saura bien la faire connaître, comme il l’a fait pour Charles VII

En effet, certains voulaient nous engager avec les Naundorff, mais nous leur disions : si vous arrivez à prouver irréfutablement que Naundorff est bien le descendant de Louis XVII, d’accord ; le principe monarchique, la loi salique, le droit d’aînesse nous conduisent alors à crier : « Vive Naundorff ! » Mais tant qu’il s’agit de racontars, de présomptions, « la gouvernante qui dit que… », ça ne colle pas, cette descendance doit être d’une clarté absolue… Donc, Naundorff étant douteux (ce qui ne voulait pas dire que nous étions contre a priori), restaient les prétendants d’Espagne ou le comte de Paris : entre les deux, je n’hésite pas, pour les raisons logiques que j’explique dans ma brochure, qui est d’ailleurs inspirée très largement, pour cette partie-là, de l’ouvrage de Paul Watrin, La tradition monarchique [2]

Yann Gweltaz – C’est une position très proche de celle de l’abbé de Nantes ?

Violette d’André – Oui, et j’ai d’ailleurs envoyé il y a quelques mois le livre de mon mari à l’abbé, qui m’a écrit ceci pour me dire que c’était exactement sa position :

« Cher Monsieur, je reçois ce matin votre double envoi ; je viens d’achever l’un et de lire la préface de l’autre ; c’est donc un signe de communion d’idées et de sentiments que cette communication : je vous en remercie. À quelques détails près, la thèse de votre livre sur la Monarchie est celle-là même que j’ai développé à la Mutualité le 21 juin, infiniment applaudie par nos amis. Elle n’a été comprise ni par les gens d’Aspects, ni par les « légitimistes » qui, eux, disent le droit ainsi : d’abord leur prétendant, ensuite l’action. Vous avez entièrement raison : d’abord la pleine reconnaissance de la Royauté de Jésus-Christ, ensuite une action de tous pour rétablir Son Royaume ; et alors, Lui seul saura guider le Régent et les Conseils de l’État nouveau dans la reconnaissance du vrai fils de saint Louis. Quelle admirable perspective, quelle merveilleuse et certaine espérance […]. Donc, je vous remercie, espérant qu’enfin le peuple catholique et le peuple français fidèle se redressera pour appeler de ses prières le grand pontife et le grand monarque, envoyés du Sacré-Cœur […]. Un Frère intervient et me dit : c’est à croire que vous avez plagié M. d’André sans avoir l’honnêteté de le dire ! Eh bien, il n’en est rien, et c’est une preuve de la vérité et de la beauté de nos deux discours parallèles, mais je le citerai dans mon texte écrit… »

C’est quand même intéressant ! Ceci a été toute notre action avec L’Étendard de France, nous n’avons pas ces[36]sé d’essayer d’expliquer celle position ! La dévotion au Sacré-Cœur était le phare de notre doctrine : nous avons fait connaître le message du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie, qu’il était très difficile de trouver à ce moment-là ; je l’avais cherché partout, et même à Paray-le-Monial il n’y avait rien. Pour avoir ce texte, il a fallu chercher dans la bulle de canonisation de sainte Marguerite-Marie, rédigée en latin, même pas traduite en français ; en effet, l’Église avait fait le black-out sur ce texte à cause de son aspect politique… Nous avons également reçu un témoignage extraordinaire de la duchesse de Sabran, proche de Claire Ferchaud, habitant Loublande, qui nous a écrit en substance : « Claire est à l’arrière, vous êtes en première ligne »… Quand on sait que Claire Ferchaud a été envoyée par Dieu auprès de Poincaré

Yann Gweltaz – Et sur le plan strictement politique, vous reconnaissiez-vous proche de Maurras ?

Pierre d’André – Absolument, puisque c’est lui qui, d’une certaine façon, a bâti toute la doctrine monarchique ; même si nous ne pouvions pas le suivre quand il était partisan des Orléans, mais le problème dynastique est une chose, le problème constitutionnel en est un autre… Tout le travail de l’Action française, Maurras, Pujo, Daudet, etc., est un monument, c’est fantastique, prodigieux ! Et c’est tout de même grâce à eux qu’il y a encore des royalistes à l’heure actuelle. Il faut être honnête : je ne connais pas suffisamment l’œuvre de Maurras pour affirmer que je suis entièrement d’accord avec lui, mais je crois que le seul point qui nous séparait (avec donc le problème dynastique) était la spiritualité qui imprégnait notre doctrine…

Yann Gweltaz – Comment s’est présentée concrètement votre action ?

Pierre d’André – S’il n’y avait pas eu ce déclic des élections, nous n’aurions jamais fait quoi que ce soit : une opportunité s’est présentée, et nous l’avons saisie… Mais ce qui est tout de même assez étonnant, c’est que nous avons démarré de rien, sans autre publicité que ces élections, au moment desquelles nous avons vu se constituer autour de nous une petite équipe qui nous est restée fidèle lorsque nous avons fondé une association, « L’Action Royaliste Catholique » (ARC) et un mensuel, L’Étendard, qui a compté jusqu’à un millier d’abonnés ! Les uns vendaient, d’autres nous aidaient pour le travail de secrétariat… Comme nous avions un grand appartement près des Champs-Élysées, nous y organisions des conférences qui réunissaient pas mal de monde…

Violette d’André – Et puis un certain nombre de gens qui nous suivaient dans ce mouvement ont continué, comme Gérard Saclier de la Batie, qui est aujourd’hui l’un des représentants officiels du « légitimisme »… Il a reconnu, lors d’une récente conférence, qu’il s’était appuyé sur tous les arguments de mon mari ; il est venu me voir et m’a dit : « Vous savez, ma conférence est bâtie sur tout ce que j’ai appris de M. d’André ».

Insigne de l’Action Royaliste Catholique.Pierre d’André – C’est vrai ! Nous avions également créé un insigne pour l’ARC, représentant le Sacré-Cœur sanglant et trois fleurs de lys d’or sur un blason bleu-roi… Nous étions bien sûr moins nombreux que l’Action française, ou même que les gens d’Aspects de la France maintenant, mais on parlait de nous de temps à autres : il me semble que c’est Paris-Match qui avait publié un jour une enquête sur les mouvements royalistes ; le chapitre consacré à l’ARC commençait ainsi : [37] « Je suis reçu par le vicomte d’André, le Camérier secret du Pape, dans son salon tapissé de fleurs de lys d’or sur fond bleu-roi, etc. » Incroyable ! Je me suis dit ce jour-là : est-ce ainsi qu’un journaliste doit faire son métier ? Mais c’est comme ça que nous avons connu Alain Decaux, qui est ensuite venu nous interviewer, lui aussi, car Decaux, à l’époque (il a complètement changé de bord par la suite !), était naundorffiste ! C’est lui qui avait lancé l’histoire du professeur Locard, qui avait comparé les cheveux de Naundorff et Louis XVII, en constatant une similitude absolue ; Decaux s’était lancé à fond là-dedans, et je lui avait dit : « Tout ça, c’est très joli, mais il faudrait avoir la certitude que les cheveux que vous nous présentez comme étant ceux de Louis XVII sont bien les siens, qu’à aucun moment il n’y ait eu substitution… Comment pouvez-vous le démontrer ? C’est impossible, et de toute façon, on ne bâtit pas la reconnaissance d’un dynaste sur des cheveux coupés en quatre ! C’est troublant, certes, mais insuffisant… »

Yann Gweltaz – À l’instar de Bourquin, avez-vous eu des ennuis avec le gouvernement d’alors ?

Pierre d’André – Pas vraiment… Notre publication s’appelait à l’origine L’Étendard ; puis des gaullistes ont lancé un petit canard avec le même titre ! Comme je me demandais si j’allais faire quelque chose, un ami avocat m’a conseillé d’abandonner toute idée de poursuite légale : juste après la « libération », c’était la lutte du pot de terre contre le pot de fer ! Alors nous avons modifié notre titre, qui est devenu L’Étendard de la France ; j’étais ravi, car ce titre était meilleur ! D’autre part, suite à un article polémique paru dans L’Étendard, nous avons été avertis que je serais poursuivi, comme directeur de la publication, mais il n’y eut jamais de suite…

Somme toute, nous n’avons pas été trop inquiétés, contrairement à Bourquin, car nous avions pris toutes nos précautions, à savoir : ne pas apparaître comme un mouvement subversif ayant pour but de renverser le régime établi… Entendons-nous bien : c’est justement ce que nous voulions, mais nous ne le proclamions pas ouvertement, nous ne prônions pas la violence ; notre position était : « C’est Dieu qui tranchera », et la république se f… de Dieu ! Nous n’étions donc pas considérés comme dangereux, nous formions juste un mouvement de pensée…

Yann Gweltaz – Pour quelles raisons avez-vous alors cessé vos activités ?

Pierre d’André – Nous avons continué le journal… jusqu’au moment ou nous avons été obligés de tout vendre ! C’est-à-dire jusqu’au tout début des années 50… De toute façon, ces activités n’étaient pas rentables, et je ne pouvais pas me permettre très longtemps d’« entretenir une danseuse », puisque ça revenait à ça ! Nous avions tout d’abord confié nos publications à un imprimeur, puis à un autre moins exigeant, et enfin à Issoudun, chez l’imprimeur des Volontaires du Sacré-Cœur, avant d’acheter nous-mêmes une offset… Et le jour où nous avons dû tout vendre, meubles, bijoux et machines, le combat cessa… faute, non de combattants, mais de carburant ! Depuis, j’ai cessé absolument toute activité politique, pour me consacrer au cinéma ; j’ai eu tout de même, pendant une vingtaine d’années, une petite revue qui s’appelait Ambiance de Paris, dans laquelle je me défoulais à travers des éditoriaux, en prenant des positions sur la politique du moment ; cette chronique était intitulée « Les propos de l’impertinent », donc un peu ironique… Mais ce n’était pas une activité royaliste, juste un commentaire de l’actualité…

1. Coston (Henry), Dictionnaire de la politique française, Paris, Publications Henry Coston, 1967, p. 42.

2. Watrin (Paul Ernest), La Tradition monarchique d’après l’ancien droit public français, Paris, Savaète, 1916.